Une défaite institutionnelle pas une défaite sociale
Nicolas Sarkozy, l'homme bleu horizon venu de Neuilly, explique que la droite n'a jamais disposé d'autant de pouvoirs d'agir depuis "34 ans". Il fait référence à juin 68. Toujours revanchard ! Mais c'est une erreur car la droite a déjà eu les mêmes pouvoirs... en 1995 ! Il y a sept ans seulement et ça s'est terminé avec la grande grève générale de novembre-décembre 1995.
On dit que Chirac, Raffarin, Juppé sont obsédés par ce souvenir. Cette année-là, Chirac avait été élu en mai avec quelques paroles contre la fracture sociale. Pendant l'été, Alain Madelin (alors ministre de l'économie d'Alain Juppé) avait prôné une offensive forte pour s'en prendre aux acquis sociaux, il avait même expliqué qu'il "fallait un nouveau mai 68 et le gagner"... Puis, impatient, il avait démissionné du gouvernement avant que Juppé ne l'entende et se lance, à l'automne, dans son fameux plan contre la Sécurité sociale qui mit le feu aux poudres... Ils ont alors eu "le nouveau mai 68" et ils l'ont perdu...
Nous revoilà donc avec le cas de figure de début 95, la droite a, de nouveau, tous les pouvoirs. La gauche n'est pas battue aussi sévèrement qu'en 1993, mais elle paie très cher la très mauvaise campagne et la défaite de Lionel Jospin. Bien qu'elle ait limité les dégâts, son effacement du second tour de la présidentielle, a créé mécaniquement confusion, démoralisation et finalement une nette défaite institutionnelle.
Mais qui donc a eu l'idée saugrenue d'inverser le calendrier ? C'était fatalement redonner la primauté au président alors que 70 % des Français estiment pourtant que l'élection majeure est celle du Parlement. Il y a toujours eu jusqu'à présent dans cette V° République, un effet de la victoire à la présidentielle sur les législatives qui suivaient : la gauche a donc perdu quatre fois, en deux mois, en cascade. À cause d'un mécanisme institutionnel qu'elle a eu l'imprudence de remonter elle-même...
Pourtant le 21 avril, le total des voix de gauche (42,96 %) était supérieur à celui des voix de droite (40,56 %), et il s'en fallait de 194 558 voix que Lionel Jospin ne soit présent au second tour, et, sans doute, gagnant. Pourtant c'est Chirac qui a le plus perdu (4 millions de voix) et même l'extrême-droite avait reculé en ce triste 21 avril : Le Pen, Mégret, même en ajoutant Boulin avaient 400 000 voix de moins que Le Pen et de Villiers en 1995.
Malgré un bilan, certes mitigé, mais avec des aspects positifs de cinq ans de gauche plurielle, le gouvernement Jospin aura fait que "la France aille mieux"..mais pas tous les Français ! Il s'est refusé à faire face aux urgences sociales nées de deux décennies de crise. Et puisqu'on sortait du tunnel, que la croissance et l'emploi étaient de retour, les inégalités, les injustices étaient devenues encore plus insupportables : ajuste titre, des millions d'exclus, de pauvres, de petits salariés n'admettaient pas d'être des oubliés de la croissance. Parce que ça allait mieux pour les autres, leur sort leur était devenu intolérable.
La gauche n'a pas répondu a cela, n'a pas pris les mesures sociales d'urgence qui s'imposaient, pas redistribué les richesses. Bien sur, la droite et son médiocre Raffarin va aggraver cela. Ceux qui étaient aveugles sur les différences entre droite et gauche, vont les voir en pleine lumière.
Chirac a les mêmes projets, les mêmes conseillers, les mêmes patrons qu'en 1995 : la première question est de savoir comment, il va, cette fois, s'attaquer aux acquis sociaux tant haïs par les libéraux. Comment va t il privatiser la sécurité sociale, les retraites ? Comment va t il supprimer les 35 h ? Comment va t il amoindrir l'état et les services publics ? Comment préparera t il le rendez-vous européen de 2004 où l'austérité devra s'imposer pour atteindre le "déficit zéro" ? Comment va t il instaurer des services minimums aux grèves, comment va t il baisser les impôts des riches ? Comment va t il remettre en cause baccalauréat, diplômes nationaux et école publique ?
Et l'autre question, c'est comment le mouvement social va résister ? Va t il savoir, se grouper, s'unifier, se renforcer et mettre encore une fois en échec cette droite revenue toute puissante institutionnellement ? On est certes revenus à la case départ de mai 95 mais, attention, l'histoire ne se rejoue jamais deux fois à l'identique.