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Le "blairisme", c'est très surfait, cette "troisième voie" s'effondrera, le mouvement social perdurera...
 
Rompre avec le libéralisme,même maquillé en "social"
 
Anthony Giddens, Tony Blair, La troisième voie. Le renouveau de la social-démocratie, Paris, Seuil (collection "La couleur des idées"), 2002 (préface de Jacques Delors), ISBN: 2.02.037118.9, 20 euros.
 
Il faut saluer la traduction en français d'un recueil de textes d'Anthony Giddens et de Tony Blair. Cette parution survient certes avec plusieurs années de retard par rapport à la plupart des pays européens. Il sera intéressant de revenir en conclusion sur la juxtaposition des interventions du "savant" et du "politique". Mais, avant tout, attachons-nous à l'essentiel, c'est-à-dire à la contribution d'un sociologue dont l'oeuvre est abondamment commentée dans le monde universitaire.
 
Cette parution tardive comporte au moins l'avantage de donner à lire une sorte de reader's digest de deux ouvrages d'Anthony Giddens sur le thème de la troisième voie (1). On pourra noter, en passant, que les éditeurs français ont ignoré un ouvrage antérieur qui traite de la question sur un mode plus scientifique (2). Le fait que des textes du premier ministre britannique aient été publiés à la suite renforce encore la "politisation" de cette version française. Le livre sort en France à un moment où la notion de troisième voie n'est guère plus employée que sur le mode dépréciatif ou ironique dans le milieu politico-universitaire britannique, au terme d'une période de débats parfois animés (1994-2000). Anthony Giddens entend réfléchir au déclin de la social-démocratie et proposer des solutions politiques aux problèmes observés (d'où le sous-titre de l'ouvrage : "Le renouveau de la social-démocratie"). Le sociologue britannique passe rapidement en revue les quatre facteurs essentiels du déclin de la social-démocratie européenne à partir des années 70 : les ratés du modèle de régulation dit "keynésien"; la contre-révolution libérale des années 80 suscitée par Ronald Reagan et Margaret Thatcher; la dissolution du "consensus welfariste" qui en est découlée et la chute des communismes autoritaires à partir de 1989.
 
Les limites du raisonnement de Giddens
 
Ce qu'il nomme "vieille social-démocratie" (ou "vieille gauche"), c'est-à-dire le modèle national-keynésien (qu'il mélange parfois avec le communisme autoritaire et bureaucratique de l'est), a été progressivement englouti par la globalisation économique et culturelle. A partir de ce constat, Giddens énonce le postulat central qui sous-tend la troisième voie : le marché, comme mode de production économique, serait devenu une réalité non seulement indépassable, mais encore le meilleur d'entre tous. Cette avancée normative l'amène ensuite à affirmer que la mondialisation néo-libérale est "inéluctable". Dans son souci de montrer la "victoire définitive" du mode de production capitaliste, il présente comme "naturels" et "évidents", des phénomènes ou des situations (le capitalisme, le marché, la mondialisation néo-libérale), qui, de fait, sont le fruit de constructions sociales et historiques. A aucun moment n'envisage-t-il l'hypothèse de choix socio-économiques d'une autre nature. La sociologie giddensienne de la mondialisation néo-libérale apparaît des plus sommaires, pour ne pas dire caricaturale. Giddens insiste beaucoup sur les nouvelles divisions sociales (inclus/exclus; hommes/femmes; jeunes/vieux, etc.), mais se montre étonnamment silencieux sur les formes plus classiques de domination et d'exploitation entre classes sociales. Il donne ainsi l'impression que les inégalités de fait renvoient avant tout aux capacités naturelles des individus, alors que très souvent, elles sont explicables par la distribution inégale de capital entre individus (capital économique, mais aussi culturel et symbolique).
 
Des énormités surprenantes
 
Fait surprenant de la part d'un sociologue aussi expérimenté, Giddens souligne à l'envi les "bienfaits" des transformations économiques et technologiques en cours, sans jamais s'interroger sur leurs désavantages. Par exemple, la flexibilité dans le travail est présentée comme un fait "libérateur", car elle s'inscrit dans le cadre d'une plus grande réflexivité des individus et en retour, permet d'accroître l'autonomie des agents. Un social-démocrate bon teint sursautera de ne pas trouver une ligne qui mette en lumière le revers de la médaille : nombre d'études sociologiques ont souligné que la flexibilité sur le marché du travail favorise également les formes les plus violentes d'exclusion et de régression de la condition salariale. Anthony Giddens ne conçoit pas de critique de la bureaucratisation du Welfare State autre que celle articulée par la pensée économique néo-libérale. Ce parti-pris important l'amène à passer à côté du phénomène politique fondamental de ces vingt dernières années : la contre-révolution conservatrice des années 80 a bien été théorisée, puis s'est imposée à partir du néo-libéralisme économique. La troisième voie, telle qu'elle est argu-mentée par Giddens (et mise plus ou moins en pratique par Tony Blair), s'inscrit donc largement en positif dans le mouvement néo-libéral qui s'est déroulé depuis les années 70, et non comme sa remise en cause, fut-elle partielle. Parce qu'elle tire les leçons de "certains excès" du néo-libéralisme thatchéro-hayékien, il est possible de la considérer comme une variante "social-libérale". Une chose apparaît ici clairement : le cadre social-démocrate, égalitaire, redistributeur, reposant sur l'action conjuguée du couple Etat-marché, s'efface au profit d'un Etat "impuissant" (donc "minimum") et du jeu "libérateur" des marchés. Giddens est plus inspiré lorsqu'il envisage la mondialisation sous un angle culturel, même si l'on peut facilement rétorquer que la mondialisation économique façonne largement à son image la sphère socio-culturelle. Il remarque que la mondialisation culturelle
- qui tend à abolir l'espace et le temps
- est source potentielle d'émancipation et de transformation des rapports sociaux et de genre, ce qu'il résume sous l'expression de "réflexivité sociale". Celle-ci permet aux agents de rompre avec leurs backgrounds respectifs (familial, sexuel, culturel), d'opérer des "choix de vie" personnels, qui ne sont ni imposés ni repro duits par la tradition. Une fois encore, le cadre néo-libéral dans lequel Giddens se positionne l'empêche de percevoir les effets pervers d'un individualisme culturel exacerbé, sur les structures collectives et vis-à-vis des institutions publiques (école, services publics, représentation et activisme politique).
 
Le libertaire et le libéral
 
Or, ces comportements égoïstes sont souvent la conséquence des effets désagrégateurs de l'économie de marché dans sa promotion de "l'individu-client". De même, lorsque Giddens se penche sur la question croisée de la mondialisation, de l'environnement et du risque (propre aux sociétés technologiquement sur-développées, risques technologiques, alimentaires, liés au terrorisme, etc.), son néo-libéralisme tempéré n'apparaît guère plus convaincant pour neutraliser les effets de l'économie de marché (la recherche du profit immédiat et la marchandisation croissante des activités sociales). La troisième voie peut-elle inspirer, voire guider l'action d'un gouvernement ? La double signature qui apparaît sur la couverture véhicule clairement cette thèse. Les spécialistes de politique britannique s'étonneront de voir réunis le sociologue et le politique, le "libéral-libertaire" et le "libéral-paternaliste". Si les deux hommes se posent en héritiers bon teint du thatchérisme, le premier apparaît bien plus à gauche que le second sur les questions de société. La lecture sociétale très traditionnelle (pour ne pas dire "vieux jeu") de Tony Blair, son autoritarisme politique et sa foi évangélique sont en effet peu susceptibles d'accompagner l'agenda décentralisateur et plutôt libertaire du sociologue. En ayant pris conscience dans le contexte britannique, Giddens a commencé à prendre ses distances par rapport aux aspects les plus conservateurs du blairisme. La préface boudeuse de Jacques Delors souligne à quel point la présupposée portée universelle de la troisième voie résiste mal à un examen concret. Delors, qui ne passe pourtant pas en France pour un nostalgique d'une social-démocratie à l'ancienne et encore moins d'un socialisme anti-capitaliste, peine à brosser un portrait favorable du gouvernement New Labour : il regrette que le gouvernement n'ait "pas su s'attaquer au problème des inégalités découlant de l'existence d'un secteur privé d'éducation" (p. 14); considère, en prenant l'exemple du National Health Service, que 1' "insistance [du New Labour] sur la responsabilité individuelle au détriment de la responsabilité collective peut miner la solidarité sociale" (p. 14-15). Il en conclut que "lorsqu'il s'agit d'une solidarité qui unit, la troisième voie reste encore un "work in progress", qui "s'inscrit dans une tradition historique et politique typiquement anglo-saxonne" (p. 15). On peut imaginer que ce n'est donc pas tant la nature attractive de la troisième voie britannique qui la place aujourd'hui au coeur des discussions, que l'encéphalogramme plat de la social-démocratie continentale.
PHILIPPE MARLIÈRE
Maître de conférences en science politique à University Collège London (université de Londres).
 
(1) The Third Way. The Renewal of Social Democracy, Cambridge, Polity Press, 1998 et The Third Way and ils Critics, Cambridge, Polity Press, 2000.
(2) Beyond Left and Right. The Future of Radical Politics, Cambridge, Polity Press, 1994.