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SCISSION A L'ECOLE EMANCIPEE
 
Fin d'un courant syndicaliste révolutionnaire
 
L'Ecole Emancipée est un cas à part dans le syndicalisme français. Tout à la fois revue pédagogique et syndicale, tendance de la FEN puis de la FSU, mais aussi association nationale rasemblant des militants de plusieurs syndicats, ce courant regroupait des militants anarcho-syndicalistes, syndicalistes révolutionnairse et trotskistes. Aujourd'hui, l'Ecole Emancipée est en crise, une crise qui peut très bien déboucher sur sa disparition.
 
A l'origine, l'Ecole Emancipée est le titre du bulletin de la fédération unitaire de l'enseignement (CGT, puis CGTU). Depuis 1947-48, l'Ecole Emancipée est devenue un courant de la FEN et une association. L'acte de naissance de la FEN autonome, la motion Bonissel-Valière, a été en grande partie rédigée par l'EE qui prendra très vite ses distances avec la direction fédérale. Dans les années 60 et 70, elle se situe dans l'opposition à la fois à la tendance Unité Indépendance et Démocratie, qui dirige la FEN et son principal syndicat, le SNI (Syndicat National des Instituteurs), et à la tendance Unité et Action, proche du parti communiste, qui a pris le contrôle du SNES (second degré) en 1967.
En 1992-93, au moment de la scission de la FEN, la grande majorité de l'EE décide de rejoindre la Fédération Syndicale Unitaire (FSU), créée par les dissidents. Rompant avec des années de pratique oppositionnelle, elle décide de participer à la direction nationale de la fédération, mais aussi de certains des " nouveaux " syndicats, notamment le SNUipp (Syndicat national unitaire des instituteurs, professeurs d'école et PEGC), qui devient majoritaire dans le premier degré.
Au sein du SNES, cependant, l'EE reste sur une ligne d'opposition interne, jusqu'au dernier congrès en 2001. A cette occasion deux listes concurrentes qui se revendiquent de l'EE se présentent pour l'élection à la Commission administrative nationale, organe de direction du syndicat. Celle qui arrive en tête (loin derrière celle du courant Unité et Action, majoritaire) prône le rapprochement avec la direction du syndicat et la poursuite de la participation aux secrétariats de la fédération et des syndicats. Elle est principalement animée par des militants de la LCR, ou proches de la Ligue.
A partir de cette date, la lutte interne fait rage, franchissant étape après étape. Les " participationnistes " mettent d'abord leur veto à la demande des " oppositionnels " qui souhaitaient un poste d'observateur au Bureau National du SNES, puis ils " recomposent " la délégation EE au Conseil Fédéral National de la FSU, avant de désigner une direction " parallèle " de l'EE ; aujourd'hui, ils tentent de prendre le contrôle de la revue. Pour comprendre cette situation très complexe, il faut savoir que, si les " participationnistes "sont majoritaires parmi les élus EE des syndicats de la FSU, ils sont minoritaires au sein de l'association, qui regroupe tous les militants EE, qu'ils soient membres de la FSU ou d'autres organisations (notamment SUD, SGEN et CGT).
 
Des enjeux plus importants qu'il n'y parait
 
Au-delà de questions statutaires et juridiques, les enjeux sont tout à la fois politiques et syndicaux. Tout d'abord, cette scission s'inscrit dans la stratégie de " reconquête " de la LCR, qui entend prendre appui sur l'EE, ce qui suppose, d'abord, de la contrôler. De ce point de vue, les choses sont engagées, et on ne fait pas dans le détail. La FSU Oise, seule section départementale dirigée par l'Ecole Emancipée, vient ainsi de remplacer son trésorier, " oppositionnel " convaincu, par un jeune militant dont la principale qualité est d'avoir été candidat de la LCR aux législatives dans ce département.
Une fois l'EE mise au pas, la LCR tente de se rallier ceux des militants communistes ou ex-communistes déboussolés, sur fond de rejet fort, notamment au sein du SNES, de la politique menée par Allègre, qui a discrédité auprès de nombreux militants le gouvernement Jospin et la gauche plurielle. Ainsi, la nouvelle chef de file de la Ligue à Lyon est une responsable nationale Unité et Action, ancienne militante du PCF.
Ces enjeux politiques sont évidemment liés à la recomposition syndicale. Là encore, les choses avancent : la FSU a décidé de tenter de présenter des listes dans le collèges " autres activités " lors des prochaines prud'homales, sans grands espoirs de réussite, mais avec la certitude d'agrandir encore la méfiance des confédérations, et notamment de la CGT, à son encontre.
 
Une onde de choc pour tout le syndicalisme
 
Quelles implications aura cette scission, qui peut paraître anecdotique compte tenu du peu de militants qu'elle concerne, sur le paysage syndical français ?
Tout d'abord, il est vraisemblable que les " oppositionnels ", du moins une partie d'entre eux, quittent la FSU. Il est possible que cette scission renforce les syndicats SUD-Education, opposés au rapprochement du Groupe des Dix avec la FSU. Là, c'est la question de la pérennité de ses syndicats dans le "groupe " des SUD qui se pose, dès lors qu'ils sont clairement en opposition sur la stratégie avec la plupart des autres syndicats de cette union syndicale.
A l'interne de la FSU, c'est la question de la structuration en tendances qui va se poser. Si l'EE " participationniste " va au bout de sa démarche, elle se fondra vraisemblablement au sein d'une nouvelle majorité, ce qui lui permettra de se rapprocher encore des communistes déçus que la LCR espère rallier. Or, comme il n'existe plus aucune autre tendance digne de ce nom,- à l'exception d'un courant lambertiste qui, comme toujours, se contente de regarder passer le train en hurlant à la mort,- le système des courants, et donc une certaine forme de démocratie syndicale liée à la conception unitaire du rôle du syndicalisme enseignant, ne va plus guère avoir de sens.
Enfin, un rapprochement de ce type engagerait la FSU dans la démarche de recomposition syndicale, sous la houlette de la LCR, et de constitution d'une centrale " contestataire " autour de la fédération et du Groupe des Dix.
Sans utiliser encore la métaphore du battement d'une aile de papillon, on peut tout de même penser que ce qui n'est qu'une petite crise à l'échelle tout à la fois du syndicalisme et de la situation politique française et européenne, est symptomatique des débats plus ou moins cachés qui animent les directions syndicales. Elle pourrait être, au moins dans le temps, à l'origine d'une onde de choc qui placerait le syndicalisme dans une phase délicate de recomposition, au moment même où le succès électoral de la droite impliquerait l'unité la plus large pour sauvegarder les conquêtes sociales auxquelles Chirac va s'attaquer.
HERVÉ LE FIBLEC