194 558 voix...

194 558 voix. C'est ce petit nombre de voix... qui a placé Le Pen devant Lionel Jospin. Sur 40 millions d'électeurs, la différence s'est réduite à cela. Et si Lionel Jospin avait passé ce cap, le paradoxe est qu'il pouvait battre Chirac.
Trop de voix éparpillées ? Trop de divisions à gauche ? Trop d'abstentions ? Les électeurs de gauche n'ont pas été mobilisés par l'enjeu, beaucoup étaient persuadés que Lionel Jospin serait au 2° tour, et il y aurait eu enfin un réflexe droite-gauche, et ils auraient alors éliminé "super menteur", "l'escroc" après le "facho"...
Il est paradoxal que la droite perde 4 millions de voix et que Chirac l'emporte. Il est paradoxal que l'extrême droite, au total (Le Pen et de Villiers) perde 400 000 voix entre 1995 et 2002 mais que Le Pen en gagne assez (900 000) pour s'infiltrer au 2° tour. Il est paradoxal que la gauche perde 1,6 million de voix, que l'extrême gauche gagne 1,9 million de voix, que le centre de gravité de la gauche se déplace vers la gauche... et que le duel du 2° tour se joue entre la droite et l'extrême droite.
Il est paradoxal que le 21 avril, le total des voix de gauche (42,96 %) soit supérieur au total des voix de droite 40,56 %), et que le pays bascule le 5 mai, dans un sursaut contre Le Pen, entre les mains de la chiraquie raffarinisée.
Inutile de chercher des excuses ailleurs pour expliquer ce qui s'est passé le 21 avril : c'est bien Lionel Jospin qui a perdu 10 % de voix entre le premier tour de 1995 et celui de 2002. Le bilan de cinq ans de gouvernement de Lionel Jospin, décidément mitigé, y est pour quelque chose : il a été le gouvernement le plus à gauche d'Europe, mais pas assez à gauche pour faire face aux attentes et exaspérations sociales des salariés et chômeurs français. Il n'a pas abrogé les reculs imposés par E. Balladur en matière de retraites. Il a fait une loi pour les 35 h mais pas assez bien ni assez vite pour tous... et il ne l'a pas conduite jusqu'au bout ni défendue. Il a donné le sentiment d'impuissance de l'Etat face aux licenciements. Il a pris une série de mesures progressistes (CMU, Apa, Pacs, parité...) mais pas suffisantes pour guérir les dégâts issus des profondeurs de la crise. La France allait mieux... mais pas tous les Français ! Les inégalités criantes nées du chômage de masse n'ont pas été réduites par la baisse réelle mais trop limitée de celui-ci. Les fruits de la croissance n'ont pas été partagés comme des millions d'exclus et de travailleurs pauvres étaient en droit de l'exiger.
Nous l'avions dit et répété dans ces colonnes de D&S. Nous avons lutté de toutes nos forces pied à pied pendant cinq ans, pour une vraie lutte contre ce que nous appelions "l'urgence sociale". Nous n'avons cessé d'attirer l'attention sur le vrai contenu des 35 h, sur les salaires, sur les retraites...
Malgré son bilan mitigé, Lionel Jospin aurait pourtant pu l'emporter face à un Chirac discrédité... si sa campagne électorale n'avait pas été désastreuse : un programme délaissant toutes mesures phares pour le salariat, un positionnement "au centre" corrigé trop tard, une absence de "souffle" et de polarisation droite-gauche, et Chirac a pu jouer sur la confusion, les médias sur l'inintérêt des débats, le délire sécuritaire... d'où l'échec du 21 avril.
La France est pourtant de gauche : encore faut-il que la gauche soit à la hauteur !
C'est une catastrophe mais elle est réversible.
On peut gagner les législatives, nous allons le voir dans ce n° de D&S : mais à condition d'en tirer toutes les leçons, de ne "pas prendre les mêmes et on recommence"...