NEUF CENTS MILITANTS A NANTES VOULAIENT DEBATTRE SUR LE FOND POLITIQUE
La Gauche socialiste n'a pas éclaté à Nantes
La chronique de la mort annoncée courant août, par voie de presse, de la Gauche socialiste a finalement et heureusement, été contredite par les faits. Nous en étions sûrs à la rédaction de D&S. Mais certains en ont été totalement surpris... et, bien entendu la même presse n'a pas pris la peine d'en faire l'analyse.
La politique est plus forte que "les petites phrases"
Qu'est-ce qu'il y avait comme désaccord formulé ne serait-ce qu'une bis, sur le fond politique, entre ceux des dirigeants de la Gauche socialiste auxquels les journaux ont tant donné la parole ? On ne peut recenser que deux questions : l'appréciation du bilan de Lionel Jospin, les modalités tactiques pour "créer un pôle de gauche"... "à vocation majoritaire".
La première question a été soulevée en juin par un texte de Pascal Cherki et Isabelle Thomas. C'était la première fois qu'un débat interne nous traversait par texte : contre-coup du 21 avril, nous avons bien dû nous ouvrir, non sans mal, à cette nouvelle forme de débat. Ensuite la discussion a rebondi par le livre très personnalisé et rapidement sorti de Marie-Noëlle Lienemann, sur le rôle particulier de Lionel Jospin. Mais comme l'auteur elle-même explique que ces petites phrases sur Lionel Jospin ne sont "pas l'essentiel" et qu'elle essaie de faire reconnaître "le fond" des questions sur les 35 h, la retraite, le "désamour" des salariés, les questions de salaire, de Smic... le désaccord ne va pas loin. C'est une question de présentation, certes importante, mais surévaluée... Sur les 35 h, Marie-Noëlle résume en court, ce que les lecteurs de D&S connaissent dans le détail depuis cinq ans, pareillement sur les retraites. C'est pourquoi Marie-Noëlle fait des amendements tout à fait intégrés au projet de thèses soumis à Nantes aux militants de la Gauche socialiste, c'est pourquoi elle le défend et le vote finalement...
La deuxième question paraît nettement plus sérieuse, mais qu'est-ce d'autre qu'une question tactique de savoir comment on va s'allier avec la "motion 3" dirigée par Henri Emmanuelli et Alain Vidalies ? Il n'y a là aucune difficulté d'aucune sorte... si on partage les mêmes analyses, le même point de vue sur les tâches, les mêmes "fondamentaux". Dès lors que nous adoptons des thèses politiques complètes, et solides, aucune "tactique" d'alliance, de "pôle de gauche", destiné à s'élargir, ne saurait être un objet de division. On peut faire "à deux" ce qu'on peut faire "à trois", il y a les mêmes questions de méthode, de contenu, de périmètre, de préséance à deux qu'à trois ou quatre composantes... Car nous voulons tous un "pôle" de gauche... à vocation majoritaire, pour ancrer le parti socialiste tout entier, vraiment à gauche... Il n'y a donc pas eu "deux lignes" à Nantes, il y a eu un seul texte, une seule analyse, un seul rapport, un seul amendement et in fine, un vote unanime. Et lorsque Jean-Luc Mélenchon se leva en criant "Hourra !" aussitôt après l'intervention de Julien Dray et que, tous ensemble il a été scandé longuement "Gauche socialiste, Gauche socialiste", on en a eu la preuve absolue.
Les thèses politiques en guise de ciment...
Certes, il y a eu des mauvaises manières dans la phase antérieure, nous n'y revenons pas ici, elles ont été jugées et la conclusion du rapporteur, à Nantes le samedi en fin d'après-midi, en tirait le sévère bilan. Sous le choc du 21 avril, des désespoirs, réflexions hâtives, hésitations, polémiques, "petites phrases" sont explicables mais à l'exception de toute autre forme de joute étrangère à la démocratie. Nous sommes des partisans acharnés du débat collectif, nous prenons au sérieux l'engagement sur le fond de documents communs : élaborer, travailler collectivement, amender, discuter et voter un document d'analyse et d'orientation est un ciment infiniment plus fort pour un courant ou un parti que toute déclaration particulière de l'un ou l'autre des membres qui le composent... Pour nous, Gauche socialiste, c'est une question de principe. Au moins depuis Gutenberg, l'écrit est nettement plus fort que l'oral et la méthode qui consiste à unifier des militants, des acteurs sociaux autour d'une orientation pour l'action est définitivement supérieure.
Or Julien Dray et Marie-Noëlle Lienemann s'étaient, courant août, déclaré partisans de la ligne du projet de thèses, et Jean-Luc Mélenchon l'a fait également fin août. Les autres membres de la direction s'étaient déjà inscrits dans l'écriture des thèses, (Marie-Noëlle Lienemann, Harlem Désir, Jean-Jacques Chavigné, Eric Thouzeau, Rémi Skoutelski) et les militants le firent aussi, (Guy Pezon, Pierre Ruscassie, Laurent Levard, Emmanuel Delattre, entre beaucoup d'autres) très activement puisqu'il est parvenu, échelonné tout le mois d'août, des dizaines d'amendements au rapporteur qui avait été désigné à l'unanimité par la direction, le 9 juillet, Gérard Filoche. Tout ce travail collectif avait été préparé au Conseil national du 22 juin, en présence de 200 militants, où le rapport de bilan avait déjà été adopté (et, dedans, le principe d'un "comité de liaison" avec Henri Emmanuelli. Cf. D&S n° 96, été ). L'acquis du rapport de juin avait été intégré pour l'essentiel, sur le bilan, les tâches nationales et internationales, ainsi que sur le redressement de toute la gauche. En juin, le débat central n'avait pas porté sur la tactique à l'égard de la "motion 3" mais sur l'autre texte émanant d'Isabelle Thomas et de Pascal Cherki notamment. Ce texte dont les signatures avaient dû être retirées à ce moment-là, (Fut-ce une bonne chose ? avec du recul, non.) se concentrait sur une analyse différente du gouvernement sortant comme "social-libéral".
A Nantes, une fois adoptée le corps des "thèses", il ne restait plus qu'à préciser le passage (chapitre 4-C) qui traitait de la tactique interne au Parti socialiste. Une fois, qu'il y avait accord sur l'essentiel du fond politique des thèses, cela s'avéra plus facile. (Cf. L'extrait des thèses en question, pages 8 et 9, ci-après).
Choisir les bonnes sources...
Certains journalistes racontaient un jeu d'ombres, des disputes subalternes, sans comprendre le film. Mais c'est parce qu'ils se refusaient à étudier "le fond", et même à lire les thèses (dont ils avaient pourtant reçu le projet, à titre provisoire d'information) et à y découvrir les bases de l'accord !
Ces thèses étaient la clef du rapport et elles avaient préalablement très largement circulé par mail du 10 au 28 août puis elles ont été distribuées, imprimées en version "courte" et "longue" à tous les participants. Tous ceux qui ont voulu s'impliquer dans leur écriture l'ont pu. Les militants vinrent nombreux à Nantes : l'amphithéâtre, plus grand que l'an passé, faisait mille places, il y eut 850 présents au moment du grand débat le vendredi soir. (25 rangées d'environ 22 camarades au centre, et deux ailes de 25 rangées de 6 à 8 camarades). S'ils étaient tous venus, de 80 départements, c'est parce qu'ils étaient "unitaires" pour dix, qu'ils voulaient que leur courant continue de vivre, et les propos de leurs dirigeants les avaient alertés. Le simple fait qu'ils soient là était une victoire de l'unité du courant. Eux, voulaient de la politique, pas des petites phrases, ni des questions personnelles ou subalternes. Leur attention était braquée sur chaque protagoniste et leur disait exactement : "- II faut qu'elles soient sacrement importantes et graves, tes raisons si tu veux justifier l'éclatement de notre courant militant que nous avons mis tant d'années à construire."
Si la Gauche socialiste avait "éclaté", le pôle de gauche en construction en aurait forcément souffert, et il aurait commencé à "cloche-pied". Car comment justifier un autre regroupement "plus vaste", en commençant par briser celui qui existe ? Avec quel visage se présenter devant les camarades de la motion 3 en leur disant "- On va construire une grande maison, un nouveau courant, formidable, sur des bases claires" si... on a cassé sa propre maison, et qu'on n'a pas été capable soi-même d'adopter des "bases claires" ? Comment être de fervents partisans de l'union quand on se divise ? Comment être pour l'ouverture si on se ferme entre soi ? L'unité de la Gauche socialiste conditionnait toute vraie dynamique ultérieure.
Pour réussir Argeles, et ouvrir, il fallait réussir Nantes.
Pourquoi serait-ce, après le 21 avril, la gauche du parti qui éclaterait ? Les votes du 21 avril indiquent que "le centre de gravité de la gauche s'était déplacé à gauche", comme le soulignent nos thèses. La catastrophe du 21 avril est due... aux droitiers du parti, pas à la Gauche socialiste ! Ce sont les droitiers qui devraient éclater.
Et si l'un ou l'autre des dirigeants de la Gauche socialiste avait eu des arguments politiques solides, responsables, définitifs pour justifier une telle démarche, il aurait fallu... qu'il aborde cela sur le fond, devant tous les militants. Ce n'était pas, comme l'ont prétendu certains, une question de courage, de tactique, de ruse ou de conviction, c'était tout bonnement impossible. Il aurait au moins fallu un autre texte, une autre orientation suffisamment alternative politiquement pour expliquer l'impératif de scission. Or, il n'y en avait point. Hélas, nombreux sont les commentateurs qui ont pris les apparences pour le fond, qui n'ont voulu entendre que l'éclatement annoncé, et se sont révélés surpris de l'issue.
Le rapporteur sur les thèses, a parlé une heure et quart, et parce qu'il donnait tous les éléments de l'accord, les interventions des principaux dirigeants s'inscrivirent dans ce cadre, puis les militants s'exprimèrent longuement (trente-cinq interventions) et cette longue discussion démocratique a débouché sur un vote unanime, les thèses étant adoptées "triomphalement" (moins deux abstentions au C.N.). C'est tout simplement le résultat d'un vrai débat en profondeur, transparent, qui a engagé loyalement tous ses participants. Il a fallu du sang froid pour arriver à cela et c'est une belle leçon de choses car du sang-froid il en faut aussi pour la suite.
La mise en oeuvre pratique...
Évidemment, les plus mal intentionnés des commentateurs continuent de parler de "rabibochage". (Ce qui, d'ailleurs, selon le Robert a le double sens de "réparation sommaire" et de "réconciliation"). Mais la vérité, c'est ce qui s'est passé, spectaculairement, solennellement, sous les yeux des 850 militants mobilisés, vigilants, et enfin soulagés quand il apparut que le fond politique l'emportait. Un journal du matin ose qualifier de façon méprisante l'expression de leur joie après qu'ils eurent imposé l'accord à tous leurs dirigeants, d'ovation quasi hystérique" mais c'était le cri du cœur, c'était la joie légitime de l'effort, de la responsabilité, de l'enthousiasme qui l'emportait ! Il faut, en politique, prendre les grandes décisions au premier degré et les faire vivre. Pas d'arrrière-pensée ! Ce qui a été fait à 850 ne peut être défait à 20 ou 30. Nantes, c'est comme un congrès : c'est refondateur. Il faut, surtout dans des cas comme cela, partir non des divergences mais de leur dépassement, devenu possible. Il faut consolider ce qui est positif, écarter ce qui est négatif. A quoi sert de "savoir si l'un a mangé son chapeau", ou si "l'autre était minoritaire", si l'un ou l'une a été contrarié, l'autre pas, dès lors que la discussion a fait avancer toutes les parties qui peuvent, et doivent sur le fond agir ensemble.
Le processus de nos rencontres de Nantes 2002 impose des devoirs très puissants à toutes et à tous. Le Conseil national a d'ailleurs pris, sous l'impulsion de camarades du courant, constructeurs de longue date, comme René Revol ou Jacques Seryes, Jean-Jacques Chavigné, Eric Thouzeau, un certain nombre de choses en main, plus démocratiquement, et des militants se sont révélés, de toutes régions, poussant à prendre aussitôt des mesures pour constituer la délégation en direction des camarades de la motion 3, pour préparer les prochaines étapes, dont celle de la rencontre à Argeles sur Mer le 29 septembre, avant une grande réunion à Paris. (Cf résolution de travail unanime ci-jointe).
Bien évidemment le parcours de Nantes à Argeles puis d'une réunion nationale large à Paris plusieurs semaines après, ne sera pas forcément aisé car il y a beaucoup de partenaires, de sensibilités, mais "dés qu'il y a une volonté, il y a un chemin". Le Conseil national suivant de la Gauche socialiste se tenant les 14 et 15 septembre, il doit élire, comme chaque fois après les rencontres d'été, une direction nationale. Une commission d'organisation des rencontres d'Argelès doit travailler tout ce mois. Une dynamique est lancée, elle peut dorénavant aller loin pour ré ancrer vraiment à gauche tout le PS.
GÉRARD FILOCHE