Au sein du Parti socialiste, lors du dernier congrès de Grenoble (novembre 2000), un nouveau courant est apparu regroupé notamment autour d'Henri Emmanuelli et d'Alain Vidalies. En fait il s'agissait pour l'essentiel de l'ancien courant dit "popereniste" (et orphelin après le décès de son principal animateur, Jean Poperen) qui avait obtenu environ 5 % des voix au congrès de Brest de décembre 1997. Lors du lancement du débat de congrès, Henri Emmanuelli, décidé à lancer une motion, était venu voir la Gauche socialiste afin de le faire en commun.
Devant la nouveauté, et la rapidité de la démarche, la direction de la Gauche socialiste avait, à l'époque, déjà, hésité. Est-ce qu'il y avait un accord politique ? Avions-nous le temps de le vérifier ou est-ce qu'en écrivant sous la pression du calendrier, nous ne ferions pas des concessions importantes ? Avions-nous suffisamment de garanties de travail en commun ? Nous n'avions qu'une soirée pour en débattre, et nous étions partagés : Marie-Noëlle Lienemann était très favorable, immédiatement, sans condition, Julien Dray et Jean-Luc Mélenchon plutôt hostile, Gérard Filoche plutôt favorable mais avec des conditions et un processus politique maîtrisé. La chose fut tranchée négativement et Jean-Luc Mélenchon écrivit un article extrêmement vif le lendemain matin contre Henri Emmanuelli, écartant brutalement tout accord. Henri Emmanuelli avait plus ou moins annoncé son intention de faire "synthèse" avec la majorité à l'arrivée, et nous n'en étions pas d'accord. Nous refusions qu'un "pôle" de gauche commun s'engage par avance à passer un accord avec la majorité du Parti. Tout cela devait avoir un contenu politique et faire progresser les rapports de force, sinon, dans le cas opposé nous maintiendrions notre texte. Le débat se déroula donc entre deux motions séparées, mais voisines, qui obtinrent toutes les deux 13,5 % des voix. Au total 27 % !
Pas de synthèse politique ! Une synthèse fonctionnelle
Lors du congrès de Grenoble lui-même, dans la commission des résolutions, les questions sociales furent au premier plan. Le premier gros débat fut sur la question des salaires, Gérard Filoche se chargeant de faire l'argumentation, n'obtenant pas d'avancée significative en retour, Julien Dray poussa à ce qu'il y ait une interruption au cours de laquelle, nous décidâmes presque tous (sauf Marie Noëlle Lienemann) de refuser toute synthèse politique. Nous restâmes pourtant au sein de la commission en attendant les conclusions finales. Devant nous, le point suivant de débat fut sur le PARE et là, Henri Emmanuelli, à son tour, argumentait (et on l'aida) mais n'obtint pas davantage d'avancée substantielle... il décida alors de refuser à son tour la synthèse ! (Comme on le sait, le congrès de Grenoble fut largement dominé ensuite par l'inversion du calendrier proposée dans son discours par Lionel Jospin). D&S (n° 80, décembre 2001) s'en félicita (avec un "énorme" "27 %" illustré) et nous en tirâmes des conclusions positives : à la fois nous avions progressé en tant que "courant", renforcé nos idées, notre audience militante, et à la fois, il y avait un deuxième courant, qui n'avait pas "fait la synthèse", de force égale avec lequel nous devrions donc apprendre à travailler. Cela fut d'autant plus facile que nos représentants furent tous au secrétariat du parti, la direction acceptant une "synthèse fonctionnelle" à défaut d'une synthèse politique. Nous essayâmes quand même de combattre en commun : ce fut le cas lors du congrès du Parti socialiste européen, en mai 2001, à Berlin, où nous déposions un document commun. Ce fut le cas dans certaines conventions nationales pour le "projet socialiste 2002" où parfois nous déposions des amendements signés ensemble.
Comment organiser le rapprochement sérieusement ?
Mais assez souvent, nous avions des désaccords : sur les questions de retraite (par exemple, en décembre 2001, si nous avons renoncé à déposer un amendement national en faveur des 37,5 annuités de cotisations dans le privé, c'est parce qu'Henri Emmanuelli y était hostile. De même nous avions rédigé un amendement-compromis sur la fiscalité et les cotisations sociales, lequel était discutable). Il y avait aussi des désaccords sur des questions institutionnelles (VI ° République) et sur le terrain des luttes sociales, car nous ne nous vivions pas seulement comme un "courant du Parti socialiste" mais comme un courant de la société. Aussi, comme les deux courants se côtoyaient de façon plus ou moins harmonieuse dans les fédérations, et que d'intérieur, comme d'extérieur, les choses étaient peu lisibles, Gérard Filoche proposa à plusieurs reprises et ce fut accepté une première fois en juin 2001 par la direction de la Gauche socialiste, la mise en place d'un "comité de liaison" entre les deux courants. Malgré cette décision, cela ne se réalisa pas en pratique, Jean-Luc Mélenchon, y étant notamment hostile, Julien Dray peu convaincu, Henri Emmanuelli éludant la proposition. Pour que cela soit utile un tel comité de liaison devait se manifester partout, à l'Assemblée (lors du débat sur la loi de modernisation sociale, par exemple). Et il fallait non seulement une "décision" de la direction de la GS mais une conviction commune. Toutes les campagnes électorales 2002 se succédèrent sans que l'on y parvienne...
Encore l'idée du "comité de liaison"...
Après le "choc" du 21 avril, lors du Conseil national de la Gauche socialiste du 22 juin, Gérard Filoche étant à nouveau rapporteur, reproposa la mise sur pied d'un "comité de liaison" avec la motion 3 ; malgré certaines interventions "contre", cette fois encore ce fut adopté. Pour concrétiser cette décision, D&S publia une lettre aux amis d'Henri Emmanuelli, récapitulant le chemin parcouru par les deux courants (Cf. D&S n° 96, spécial été page 33). Elle offrait collectivement une démarche de rapprochement cherchant à rattraper le temps perdu. Entre temps s'était ouverte la "petite" discussion sur la participation ou non au secrétariat du parti, ("petite" puisqu'on pouvait y participer sans même faire "synthèse", c'est-à-dire sans le moindre signe d'un accord ou d'une quelconque "soumission politique" depuis le congrès de Grenoble...). C'est un peu après que nous avons découvert que Jean-Luc Mélenchon et Henri Emmanuelli signaient seuls un article commun en "une" du Monde, le août 2002 : qu'en faire ? S'offusquer de la forme ou bien se féliciter de ce premier pas vers un "comité de liaison" ? Evidemment, il fallait s'en féliciter. La dernière réunion du collectif de la GS avait eu lieu le 9 juillet, nous n'avions pas rendez-vous avant Nantes le 28 août. C'est alors que le débat qui n'avait pas hélas, suffisamment eu lieu auparavant sous une forme sérieuse et organisée, se fit publiquement dans la presse par articles interposés, dans les conditions que nos lecteurs connaissent et peuvent retrouver sur le site de la Gauche socialiste. Il reste après les décisions unanimes de Nantes à mettre les bouchées doubles pour rattraper tout ce qui peut l'être dans les conditions nouvelles. Argeles sur Mer, c'est le 27, 28 et 29 septembre, il faut le réussir pour assurer ensuite l'élargissement maximum de ce pôle de gauche à vocation majoritaire. Nous publions ci-après, en dossier, un document très important en guise de contribution à cette discussion tant souhaitée et depuis si longtemps par le comité de rédaction de D&S.