Ilne faut pas croire les "libéraux" qui prétendent vouloir "moins d'état" : ce qu'ils veulent c'est que l'état ne se mêle pas de leurs affaires, mais comme leurs affaires gênèrent pauvreté et inégalités accrues, elles exigent davantage d'état... pénal. Moins d'état social, plus d'état répressif vont de pair. Les libéraux veulent compenser les effets asociaux des crimes économiques d'en haut par le renforcement du rôle de la force publique en bas.
Le shérif Sarkozy est le roi de la hausse du nombre de fonctionnaires, policiers et justiciers, (13 500 policiers en plus... alors que la gauche en avait déjà crée 15 000 de plus et que la France a le plus fort taux de policiers par habitants en Europe). Sarkozy est le "fana" de l'action volontariste de l'état, pour établir, garantir l'ordre. Chirac diminue les impôts, mais Raffarin oriente ce qui reste de recettes vers le maintien de l'ordre : en contrepartie, il ne remplace pas les "autres fonctionnaires" qui partent en retraite, les "autres" ce sont les éducateurs, les assistantes sociales, les enseignants, les infirmières, les inspecteurs du travail, les fonctionnaires des services publics...
L'exemple du goulag libéral aux USA
Alors que l'état libéral se dit "impuissant" en économie, par exemple, face aux licenciements, il se veut toute puissant dans la répression des effets de la dérégulation économique. L'exemple américain est, décidément, à tous points de vue, un modèle pour nos libéraux français : là-bas, on est passé de 400 000 détenus en 1975 à 2 millions aujourd'hui, 4,5 millions d'américains sont condamnés à la prison avec sursis, en liberté conditionnelle, en attente de jugement, 6 millions sont "sous main de justice", privés de droits civiques, un hommes sur vingt, un Noir sur dix, un adolescent noir sur trois.
Le chercheur Loïc Wacquant (1°) estime que même du temps des goulags, l'Union soviétique n'a jamais utilisé son système pénal de manière aussi exten-sive et intensive. Avec 700 détenus pour 100 000 habitants, les USA sont compa- rables à l'URSS des années 50, et à l'Afrique du sud de l'apartheid. Il note que l'URSS était tombée à 350 détenus pour 100 000 en 1989 et que depuis la chute du Mur, et l'événement du libéralisme, elle est revenu aux taux d'il y a trente ans, avec 800 détenus pour 100 000.
La France et les pays européens oscillent jusqu'à présent entre 70 et 120 détenus pour 100 000 habitants soit cinq à douze fois moins qu'aux USA. Mais la "voie américaine" fascine nos Chirac -Raffarin-Sarkozy. Avec les milliards qu'ils investissent dans la matraque, les flash-bail, les gilets pare-balle, et avec un ministre "chargé de l'immobilier des centres d'enfermement" où l'on pourra placer des jeunes dés l'âge de 13 ans, ce sont autant de "transferts" du "social" au "pénal" qui sont mis en oeuvre. Les Français perdront en service publics ce qui sera investi dans la police et les prisons.
Sévérité en bas, laisser-faire en haut
C'est une nouvelle technique de gestion de la misère, sorte de retour au XIXe° siècle, si l'on considère en même temps la tendance à la dérégulation économique et au démantèlement des protections sociales. L'état consent une débauche d'énergie sans précédent dans les ghettos et quartiers pauvres, sous prétexte de "restaurer le droit à la sécurité des petits" au moment même où il accorde aux "grands "une impunité totale. Le "laisser-faire" pour les "couches moyennes ou supérieures", le bâton pour ceux d'en bas.
Tandis que les "petits" bénéficient d'un pompeux affichage publicitaire sur la façon dont Sarkozy va les traiter, Francis Mer s'avoue impuissant à restaurer des méthodes de comptabilité transparentes des entreprises, au moment même où le grand capitalisme dévoile ses tricheries à Enron, Tyco, Worldcom., Xerox, Executive Live, Vivendi, Merck, Arthur Andersen, ABB, Alcatel, etc... : pire, il confie sans vergogne à Daniel Bouton, le PDG de la Société Générale, mis en examen pour blanchiment d'argent, le soin de... "ré examiner les règles de gouvernement d'entreprise". La délinquance financière représente des milliards de fois plus que la petite délinquance des quartiers, en vol de biens, en gaspillage global, en conséquences criminelles...
L'insécurité est libérale, la sécurité est sociale.
L'insécurité est le fruit de ce système d'inégalités libérales qui se creusent, et exaspèrent les désespoirs, les tensions, les frustrations. La France, qui allait mieux, au sortir de cinq ans de gouvernement Jospin, n'avait pas effacé les lourdes conséquences de la crise capitaliste antérieure. Le fossé social était devenu d'autant plus insupportable que la croissance était là... et que tout le monde était loin d'en profiter également. C'est ce qui a provoqué la défaite de la gauche le 21 avril. Surfant sur ce climat, la droite a inversé la politique que la gauche aurait dû mener avec plus de vigueur : au lieu d'assécher le terrain de l'insécurité résultant de longues années de crise économique, elle va l'aggraver... et le réprimer à la fois.
Pour rétablir un "ordre public" digne de ce nom, il n'y a qu'une autre voie, alternative, contraire à celle de Sarkozy-Raffarin-Chirac : la sécurité sociale. Cette autre voie consiste à prendre la sécurité comme un tout : pas à privilégier la répression au détriment de la prévention. Un "tout", c'est le plein emploi, le recul de la précarité, la chasse prioritaire aux crimes "économiques d'en haut", le rétablissement d'un "ordre public social" au travail, la réduction des inégalités, la redistribution des richesses, l'éducation, la protection sociale garantie : et en complément, de façon appropriée, la répression des délits et crimes qui portent à atteinte à cet ordre public-là.
À lire : Loïc Wacquant : "Les prisons de la misère" (Raisons d'agir Editions,