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Un débat sur Marx et le colonialisme

mardi 6 novembre 2007 par Vincent Presumey

 

Gérard Filoche a écrit en 2002 une postface aux écrits de Marx et Engels aux édition des Mille et une nuits. Un auteur, Abdellali Hajjat, sur le site Bellaciao s’en est pris le lundi 15 mars 2004 à l’analyse de Gérard Filoche Une fois découverte cette polémique, en novembre 2007, Vincent Présumey a répondu à Abdellali Hajjat

Voici les deux textes de Abdellali Hajjat et Vincent Présumey (pour ce qui est de préface de Gerard Filoche, se reporter au livre ou bien la demander spécifiquement au site)

Marx et le colonialisme

article de Abdellali Hajjat

« L’Angleterre a une double mission à remplir en Inde : l’une destructrice, l’autre régénératrice - l’annihilation de la vieille société asiatique et la pose des fondements matériels de la société occidentale en Asie » Karl Marx (1853).

Ce texte vise à rendre compte de manière impartiale la relation entre Marx et le colonialisme, en posant la question suivante : quelles ont été ses prises de position lors de la conquête des Indes par les Britanniques ?

INTRODUCTION

Toutes les librairies qui se veulent alternatives ont dans leurs rayons ces petits livres, peu onéreux, qui véhiculent une critique plus ou moins construite de notre société capitaliste et sécuritaire. Les maisons d’édition se sont spécialisées sur ce créneau (L’esprit frappeur, Mille et une Nuits, etc.) et, même si l’une d’entre elles (Mille et une nuits) au moins appartient à une transnationale de l’édition (Lagardère). En tout cas, ces ouvrages plus ou moins courts jouent un rôle de transmission des mémoires et des analyses pour les luttes non négligeable dans notre paysage médiatique dépourvu d’intérêt.

C’est sur l’un d’entre eux que je voudrais attirer l’attention : Du colonialisme en Asie. Inde, Perse, Afghanistan [1], qui réunit une sélection d’articles de Karl Marx et de Friedrich Engels provenant de Textes sur le colonialisme [2].

La quatrième de couverture présente cette sélection de la manière suivante : « Rares sont les auteurs, et plus encore les philosophes, qui ont consacré quelques pages de réflexion et d’analyse à l’Asie centrale au XIXème siècle. Rédigées dans les années 1850, les articles ›anticolonialistes› de Friedrich Engels et de Karl Marx exposent les man¦uvres britanniques pour s’imposer en Inde, les luttes d’influence entre la Russie, la Perse (l’Iran), les Français et les Anglais, et rapportent la guerre britannique de 1838-1842 en Afghanistan. Alors, toute lecture marxiste est-elle dépassée ? Non, la force de leurs analyses géostratégiques, où se dessine déjà le marxisme sous le propos journalistique, reste, hélas, d’une exceptionnelle actualité ».

Ces articles sont d’une exceptionnelle « actualité », mais sûrement pas de la manière où l’entend Gérard Filoche, qui a établi cette édition. En effet, dans sa postface, celui-ci considère que « Chaque article, présenté à juste titre comme ›anticolonialistes›, consacré par les deux auteurs à la Compagnie des Indes (la ›World Company› du XIXème siècle), aux man¦uvres britanniques pour s’imposer en Inde […] résonne à nos oreilles comme les prémisses de ce que nous voyons sur les écrans de télévision du monde entier en ce début de XXIème siècle ». On verra que l’« anticolonialisme » de Marx reste à prouver.

Ce texte vise à rendre compte de manière impartiale la relation entre Marx et le colonialisme, en posant la question suivante : quelles ont été ses prises de position lors de la conquête des Indes par les Britanniques ? Dans un premier temps, on montrera que force est de constater qu’il a légitimé, au nom de l’« Histoire universelle », la colonisation britannique. Dans un second temps, on tentera d’expliquer le pourquoi de ses opinions. Enfin, on nuancera en soulignant l’évolution de Marx sur cette question, notamment vers la fin de sa vie.

[1] K. Marx et F.Engels, Du colonialisme en Asie. Inde, Perse, Afghanistan, Mille et une nuits, Paris, 2002, édition établie par et postface de Gérard Filoche.

[2] K. Marx et F.Engels, Textes sur le colonialisme, Éditions du Progrès, Moscou, 1977.

LES TEXTES : L’ORIENTALISME DE MARX ET ENGELS

« Anticolonialistes » serait le terme pour qualifier les articles de journaux de Marx. Il écrit en tant que journaliste, depuis Londres (et ce fait a son importance), pour le New York Daily Tribune. Le contexte politique de l’été 1853 est celui du débat entre libéraux et colonisateurs sur l’opportunité de la conquête impériale. Marx et Engels vont prendre parti dans la polémique, mais pas dans le sens où on les attendrait. Engels est pris en compte dans l’analyse parce qu’il a exercé une influence déterminante sur les positions de Marx, ils ont en effet écrit ensemble le Manifeste du parti communiste (et des passages entiers d’articles de Marx sont des reprises mot pour mot de lettres que Engels lui a envoyées…) En Algérie, c’est la résistance de l’émir Abdelkader qui fait coulé beaucoup d’encre en France.

Engels et l’Algérie [1]

Engels se félicite de la défaite de l’émir Abdelkader du 23 décembre 1847 et de la soumission de l’Algérie au « progrès de la civilisation ». Pour lui la conquête de l’Algérie est un heureux événement puisqu’elle participe de la victoire des nations civilisées sur les peuples arriérés.

Même s’il critique les méthodes de guerre de la colonisation française, il considère néanmoins que la France est en quelque sorte l’instrument de l’histoire universelle qui secoue les sociétés barbares par le développement du capitalisme. « Et si l’on peut regretter que la liberté ait été détruite, nous ne devons pas oublier que ces mêmes bédouins sont un peuple de voleurs »… Il réactive tous les lieux communs racistes de l’époque, qui sont intégrés à la conception marxienne de l’histoire.

Les indigènes sont improductifs, pillards et végètent en dehors de la civilisation, dans un état stationnaire et réputé nuisible par la France. Mais avec la colonisation, ils pourront progresser grâce à leur intégration au commerce international et au perfectionnement des moyens de production. Pour lui, toute forme de résistance à la colonisation étaient au fond réactionnaire : « Après tout, le bourgeois moderne, avec la civilisation, l’industrie, l’ordre et les « lumières » qu’il apporte tout de même avec lui, est préférable au seigneur féodal ou au pillard de grand chemin, et à l’état barbare de société à laquelle ils appartiennent ». De telles analyses ne sont pas anecdotiques, mais elles s’enracinent dans la pensée des rédacteurs du Manifeste du parti communiste. Après avoir dressé, dans le Manifeste, le tableau des grands bouleversements suscités par le développement du capitalisme, Marx et Engels en arrivent à la logique d’extension transnationale du capital. La logique même du capitalisme et le besoin de « débouchés toujours nouveaux » poussent à l’affranchissement des frontières. « La bourgeoisie entraîne dans le courant de la civilisation jusqu’aux nations les plus barbares » [2]. Elle « force toutes les nations à adopter le mode bourgeois de production (…). De même qu’elle a soumis la campagne à la ville, les pays barbares ou demi-barbares aux pays civilisés, elle a subordonné les peuples de paysans aux peuples de bourgeois, l’Orient à l’Occident » [3].

Engels va encore plus loin lorsqu’il écrit pour la New American Encyclopedia un article sur l’Algérie. Après avoir décrit la situation géographique, climatique, politique etc., de l’Algérie, il décrit les peuples autochtones. Et il recycle les vieilles études de l’ethnologie coloniale. Le territoire est peuplé de trois groupes différents : les Kabyles, les Arabes et les Maures. Il établit une hiérarchie de civilisation entre eux, des Kabyles aux Maures. Les premiers sont un peuple laborieux qui vit dans de vrais villages, excellents cultivateurs, exploitent des mines, fournissent les villes en marchandises etc. Ils ne sont pas européens, mais s’en rapprochent, leur peau un peu plus blanche, leurs cheveux blonds et leurs yeux bleus ont même amené les ethnologues à inventer une théorie affirmant qu’il s’agit d’un peuple indo-européen qui a pris un autre chemin que le leur.

Les Arabes sont des nomades, fidèles aux traditions de leurs ancêtres, et restent en dehors de toute évolution et hostiles à la civilisation.

Enfin les Maures sont pusillanimes, habitués à la cruauté et à la vengeance, et sur le plan moral, « ils se situent très bas ». Le mépris d’Engels pour les Maures s’étend à la langue arabe, qu’il ne veut pas apprendre, et préfère le persan, plus digne d’études sérieuses.

Engels, dans l’esprit du temps, se plaît à opposer les Berbères aux autres indigènes d’Algérie. Cette attitude est typique de la tactique « diviser pour régner » de la conquête coloniale.

Marx et l’Inde

Si Karl Marx connaît Alger puisqu’il y a séjourné en 1882 pour des raisons de santé, il s’intéresse surtout au colonialisme britannique en Asie. La réflexion de Marx porte sur l’explication de la « stagnation » et l’« immutabilité » des sociétés asiatiques. Prenant pour acquise cette stagnation, il va élaborer la notion de système de production asiatique pour en rendre compte. Cependant ce n’est pas sur l’analyse matérialiste de l’économie asiatique, ni sa superstructure qui en dépend (le « despotisme oriental ») qui m’intéresse (d’autres s’y sont penché [4], certains montrant même la proximité avec les théories climatiques de Montesquieu [5]…), mais la logique (orientaliste) qui sous-tend les analyses de Marx et de Engels.

Comme Engels, Marx propose une description de la société hindoue. Revenons sur un passage significatif de la pensée de Marx sur l’impérialisme britannique et sur la « nature » de la société indienne (l’Hindoustan dans l’acception de l’époque) :

« […] aussi triste qu’il soit du point de vue des sentiments humains de voir ces myriades d’organisations sociales patriarcales, inoffensives et laborieuses se dissoudre, se désagréger en éléments constitutifs et être réduites à la détresse, et leurs membres perdre en même temps leur ancienne forme de civilisation et leurs moyens de subsistance traditionnels, nous ne devons pas oublier que ces communautés villageoises idylliques, malgré leur aspect inoffensif, ont toujours été une fondation solide du despotisme oriental, qu’elles enfermaient la raison humaine dans un cadre extrêmement étroit, en en faisant un instrument docile de la superstition et l’esclave de règles admises, en la dépouillant de toute grandeur et de toute force historique. Nous ne devons pas oublier l’exemple des barbares qui, accrochés égoïstement à leur misérable lopin de terre, observaient avec calme la ruine des empires, leurs cruautés sans nom, le massacre de la population des grandes villes, n’y prêtant pas plus d’attention qu’aux phénomènes naturels, eux-mêmes victimes de tout agresseur qui daignait les remarquer. Nous ne devons pas oublier cette vie végétative, stagnante, indigne, que ce genre d’existence passif déchaînait d’autre part, par contrecoup, des forces de destruction aveugles et sauvages, faisait du meurtre lui-même un rite religieux en Hindoustan. Nous ne devons pas oublier que ces petites communautés portaient la marque infamante des castes et de l’esclavage, qu’elles soumettaient l’homme aux circonstances extérieures au lieu d’en faire le roi des circonstances, qu’elles faisaient d’un état social en développement spontané une fatalité toute-puissante, origine d’un culte grossier de la nature, dont le caractère dégradant se traduisait dans le fait que l’homme, maître de la nature,tombait à genoux et adorait Hanumân, le singe, et Sabbala,la vache.

Il est vrai que l’Angleterre, en provoquant une révolution sociale en Hindustan, était guidée par les intérêts les plus abjects et agissait d’une façon stupide pour atteindre ses buts. Mais la question n’est pas là. Il s’agit de savoir si l’humanité peut accomplir sa destinée sans une révolution fondamentale dans l’état social de l’Asie. Sinon, elle fut un instrument inconscient de l’Histoire en provoquant cette révolution. Dans ce cas, quelque tristesse que nous puissions ressentir au spectacle de l’effondrement d’un monde ancien, nous avons le droit de nous exclamer avec Goethe :

« Sollte diese Qual uns quälen

Da sie unsere Lust vermehrt

Hat nicht Myriaden Seelen

Timur’s Herrschaft aufgzehrt ? » [6]

En dépit des « sentiments humains », la machine de l’Histoire peut admettre quelques sacrifices, qui sont d’autant plus acceptables qu’il s’agit de civilisations inférieures. On retrouve un point mort dans l’analyse marxienne des sociétés non-européennes, qui doit attirer l’attention des penseurs contemporains dans la fragile élaboration d’alternatives à la globalisation capitaliste.

Revenons sur le texte. Passons la description de la société hindoue, qui ne nécessite pas de commentaires… « Il est vrai que l’Angleterre, en provoquant une révolution sociale en Hindustan, était guidée par les intérêts les plus abjects et agissait d’une façon stupide pour atteindre ses buts. Mais la question n’est pas là. ». En effet, la question n’est pas dans la condamnation de la sanglante conquête, mais il s’agit de se dégager de l’apparence des choses, il faut aller au-delà et surmonter ses sentiments trompeurs pour prendre connaissance des forces souterraines à l’¦uvre. « Il s’agit de savoir si l’humanité peut accomplir sa destinée sans une révolution fondamentale dans l’état social de l’Asie ». Sous la poussée des forces du capital qui s’étendent à travers les frontières, l’humanité tout entière progresse et s’unifie en entrant désormais dans le cours de l’histoire universelle. Et l’Angleterre joue un rôle important : « quels qu’aient été ses crimes, l’Angleterre a été l’instrument inconscient de l’histoire en menant à bien cette révolution » [7].

Il considérait l’Inde comme « une proie vouée à la conquête » [8] et « ne pouvait donc échapper au destin d’être conquise, et toute son histoire, si histoire il y a, est celle des conquêtes successives qu’elle a subies. La société indienne n’a pas d’histoire du tout, du moins pas d’histoire connue ». La dimension historique des expériences de vie de la société indienne est niée au nom d’un monopole de la fonction d’agir sur l’Histoire. C’est l’homme européen qui est acteur de l’Histoire, les autres peuples n’en ont pas, ou du moins, reproduisent continuellement la stagnation. Cette conception du monopole du rôle historique, associée à la vision hégélienne de l’histoire, conforte l’idée, d’origine religieuse, que les Européens ont été élus, non par Dieu, mais par leur degré de civilisation. L’Histoire est européenne (pour ne pas dire blanche), celle des peuples non-européens est à jeter aux oubliettes.

Marx et Engels n’ont pas beaucoup écrit sur le monde extra-européen pour la simple raison que pour eux le vieux contient est le lieu où s’écrivent les pages les plus glorieuses de l’Histoire. Incontestablement prisonniers de leurs représentations ethnocentriques, aveuglés par leur conception de l’histoire-progrès, ils considéraient que les seuls sujets de l’histoire aptes à se battre contre le capital sont les prolétaires d’Europe de l’Ouest et d’Amérique du Nord. Acceptant la frontière entre « nations civilisées » et « nations barbares », la logique orientaliste pousse Marx à se situer dans le devoir de la « mission civilisatrice ». Même si des critiques sont émises sur la violence de la colonisation, les conséquences de celle-ci sont finalement peu de choses au regard des effets éminemment civilisateurs. Pour Marx, l’Angleterre est à l’origine de « la seule révolution sociale qui ait jamais eu lieu en Asie » [9]. Il va jusqu’à préférer la colonisation britannique aux précédentes (Arabes, Turcs, Tatars et Mongols), car c’est la première fois que l’Hindoustan est colonisé par un peuple supérieur, les précédentes ayant été « hindouïsées ». La question n’est pas de « savoir si les Anglais avaient le droit de conquérir l’Inde, mais si nous devons préférer l’Inde conquise par les Turcs, par les Persans, par les Russes à L’inde conquise par les Britanniques » [10]. Le capitalisme, qui a sa légitimité historique en Occident en créant les conditions de possibilité de la société socialiste, a, en Orient, le rôle (inconsciemment) sinon le devoir de « moderniser » les sociétés « archaïques » et condamnées à disparaître, même si ce fait peut choquer la sensibilité.

Dans ce cadre, les massacres coloniaux sont évidemment secondaires. Au contraire ils sont les instruments nécessaires pour mettre en pièce des « formes politiques figées et mortes » [11]. Les massacres sont dénoncés uniquement dans le but de souligner l’hypocrisie des classes dominantes. Mais cela ne débouche jamais sur l’identification des indigènes comme opprimés ou persécutés dont les combats relèveraient d’une résistance légitime à l’expansion coloniale. Sans doute parce qu’il ne s’agissait pas d’ouvriers mais d’indigènes soumis aux coutumes « fanatiques ». Ainsi ni les indigènes ni les tribus ne sont pensés comme sujets de l’histoire avec lesquels il faut se solidariser.

De là on peut souligner les limites et l’européocentrisme du slogan qui a fait le tour du monde : « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! » Généreux et universel en apparence, il ne se dirige en fait que vers les classes ouvrières d’Europe et d’Amérique du Nord. Donc pour que les indigènes deviennent sujets de l’histoire, ils doivent passer sous les fourches caudines de la modernité capitaliste, devenir des prolétaires. Et c’est ce rôle que joue la colonisation, un rôle de « régénération ». Avec l’apparition de grandes usines et de manufactures de coton en Asie, les paysans indigènes vont s’entasser dans les centres urbains. De là émergera les prolétaires révolutionnaires aptes à devenir sujets de l’histoire et détruire le système qui les exploite et les opprime.

[1] Voir Olivier Le Cour Grandmaison, « Le colonialisme au service de « l’Histoire » universelle », in Contre-temps, Paris, n°8, automne 2003, pp 174-189. Les citations d’Engels de ce paragraphe proviennent de cet article, sauf indication contraire.

[2] K. Marx et F. Engels, Manifeste du parti communiste, Éditions sociales, Paris, 1970, p 35.

[3] Ibid.

[4] Voir, entre autres, le recueil d’articles du Centre d’Etudes et de Recherche Marxistes, Sur le « mode de production asiatique », Éditions sociales, Paris, 1969, et Karl Wittfogel, Le despotisme oriental, éd. De Minuit, Paris, 1964.

[5] Voir Miklòs Molnàr, Marx, Engels et la politique internationale, éd. Gallimard, coll. « Idées », Paris, 1975, p 201.

[6] « Cette peine doit-elle nous tourmenter Puisqu’elle augmente notre joie, Le joug de Timor n’a-t-il pas écrasé Des myriades de vies humaines » Citation du Divan occidental-oriental. K. Marx, « La domination britannique en Inde », in Du colonialisme en Asie, op. cit., pp. 32-34.

[7] K. Marx, « Chroniques anglaises », in ‘uvres IV. Politique I, Paris Gallimard La Pléiade, 1994, p 720.

[8] « Les Résultats éventuels de la domination britannique en Inde », in Du colonialisme…, op. cit., pp. 43-44.

[9] K. Marx, « Chroniques anglaises », in ‘uvres IV. Politique I, op. cit., p 720.

[10] « Les Résultats éventuels de la domination britannique en Inde », in Du colonialisme…, op. cit., pp. 43-44.

[11] F. Engels, Le Rôle de la violence dans l’histoire, Paris, Éditions sociales, 1971, p 38.

EXPLICATIONS

Le lecteur, ou la lectrice, peuvent être surpris de leurs prises de position. Plusieurs éléments d’explications doivent être pris en compte. Elles sont le reflet de la réflexion de l’époque sur l’Asie, et l’Orient en général : un orientalisme imbu d’un eurocentrisme à toute épreuve. Comme l’a montré Edward W. Saïd dans L’Orientalisme [1], ce dernier agissait comme une structure d’attitudes et de pensées en vue de légitimer (scientifiquement, philosophiquement, etc.) les conquêtes impériales européennes. Cette structure de pensées disposait du privilège de la scientificité qui lui conférait une pleine autorité. Elle s’imposait à tout ceux qui abordaient la question de l’« Orient ». Et Marx n’échappe pas à la règle. Le fondement de ces analyses est l’équivalence entre universalisation du capital et celle de la civilisation. Tout le discours de légitimation des atrocités de la colonisation est repris tel quel. Par la conquête, par l’extension du capitalisme, on civilise.

Les causes profondes de ces analyses ne sont pas conjoncturelles, mais structurelles, en ce sens que les deux auteurs perpétuent l’héritage de la philosophie de l’histoire de Hegel.

Mais on peut se demander où est partie la sympathie de Marx pour les peuples opprimés. C’est que les orientalistes ne conçoivent pas l’humanité en termes d’individus mais en vastes entités collectives, en généralités abstraites. Ils ne s’intéressent pas aux individus qui se cachent derrière les substances sémantiques que sont les « Orientaux », les « Arabes », les « Juifs », les « Musulmans », des « Asiatiques », les « Sémites » etc. Ce « constant désir de généralisation » (Wittgenstein) aboutit à une déshumanisation totale, voire totalitaire en ce sens que l’attribut définit intrinsèquement et uniquement les dispositions, attitudes et pensées des individus.

Mais pourquoi Marx ne s’en est pas dégagé ? Il semble qu’« une vague de sentiments disparaît donc lorsqu’elle rencontre les définitions immuables construites par la science orientaliste » [2].Autrement dit, la puissance du langage orientaliste était telle qu’il semblait difficile d’en échapper.

[1] Edward W. Saïd, L’Orientalisme, l’Orient créé par l’Occident, Seuil, Paris, 1980.

[2] Idem, p 181.

NUANCES

Il est nécessaire de nuancer ce qui précède sur plusieurs points, soulignés par Sebastian Budgen [1], qui répond à Olivier Le Cour Grandmaison, notamment en lui reprochant de ne pas avoir pris en compte les apports de la littérature anglo-saxonne.

1) Il faut faire une nette distinction entre Engels et Marx. S’ils se sont mutuellement influencés (Marx recopiant parfois mot pour mot des phrases contenues dans des lettres de Engels…), Marx a évolué de manière significative, contrairement à Engels. C’est pour cela que les nuances portent surtout sur les changements de position de Marx.

2) On ne peut pas lire de la même manière les différents types d’écrits (lettres, articles, écrits théoriques etc.). Les textes sur le colonialisme sont principalement des articles de journaux, qui étaient des « travaux alimentaires » pour Marx, et ne peuvent pas être mis sur le même plan que ses ouvrages théoriques. Néanmoins, la forme de l’écrit ne justifie bien sûr pas le manque de recul de Marx des représentations orientalistes.

3) Ainsi il faut distinguer les préjugés personnels de Marx et Engels, et la logique de leur méthode. On ne peut jeter l’opprobre sur une réflexion aux apports scientifiques évidents, sous prétexte des préjugés apparaissent dans leurs ¦uvres. Autrement dit, il ne faut pas jeter le bébé de la riche théorie marxienne avec l’eau du bain orientaliste.

4) Il faut prendre en compte les écrits de Marx des années 1840 et 1850 et ceux postérieurs aux Grundrisse et au Capital (première édition en 1867), et surtout ceux de la dernière période.

Aijaz Ahmad, dans sa critique [2]d’Edward W. Saïd, a montré comment Marx a été influencé par les « Travels » de Bernier [3]. Ce qui explique sa vision orientaliste, mais il n’émet pas de jugement moral sur la colonisation. Selon Ahmad, Marx analyse simplement les conditions de possibilité d’une révolution en Hindoustan. Pour Marx, l’émancipation de l’Inde de la tutelle coloniale est une pré-condition à cette révolution : Les Hindous profiteront des fruits semés par la bourgeoisie britannique que si « les nouvelles classes dominantes [sont] renversées par le prolétariat, ou que [si] les Hindous eux-mêmes [sont] assez forts pour se débarrasser du joug britannique » (22 juillet 1953). L’avenir de l’humanité est donc lié à une révolution en Asie, Marx se situant dans la problématique de la révolution en permanence.

Son soutien à la résistance indienne et chinoise entre 1856-59 est confirmé par sa condamnation radicale de la barbarie des guerres de l’opium en Chine.

Sous l’influence des mouvements paysans de Russie, Marx change significativement sa compréhension de la Russie, contrée non ouest-européenne, jusqu’alors décrite comme une société socialement stérile, arriérée. Sur la possibilité d’une révolution sociale en Russie, il écrit : « Cette fois, la révolution commence à l’Est, dans cet Orient que nous avons considéré comme le soutien invincible et comme l’armée de réserve de la contre-révolution ». Marx ébauche ici la notion d’un développement historique non-unilinéaire.

Sebastian Budgen critique Olivier Le Cour Grandmaison sur le fait qu’il ne mentionne pas certains passages consacrés à l’accumulation primitive et le chapitre supprimé du tome 1 du Capital. Ni le soutien de Marx aux forces anti-esclavagistes dans la guerre civile américaine, ni le soutien de la lutte pour l’émancipation nationale de l’Irlande.

Cependant, c’est à la décennie 1872-83 que Marx étudie véritablement les sociétés non-européennes. On observe trois grands mouvements :

1) Lors de changements introduits à l’édition française de 1872-75 du Capital. On passe de : « Le pays le plus développé industriellement montre seulement aux moins développés l’image de leur propre avenir » à : « Le pays le plus développé industriellement montre seulement la voie à ceux qui le suivent sur la voie de l’industrialisation l’image de leur propre avenir ». Il ne rompt pas avec la logique « développementaliste », mais il nuance un peu. Pour lui, « L’Angleterre est par conséquent le seul pays où ce processus a été développé jusqu’au bout…, mais tous les pays d’Europe occidentale connaissant un processus similaire », ce qui laisse la possibilité d’autres trajectoires historiques.

2) Lettre et écrits sur la Russie.

— Lettre à Mikhailovsky de 1877 : il prend ses distances avec la « théorie historico-philosophique qui s’imposerait fatalement sur tous les peuples ».

— Lettre à Vera Zassoulitch de 1881 : il écrit que « l’inévitabilité de ce développement est limité aux pays d’Europe occidentale » et parle de la commune agraire comme la « possibilité d’un régénérescence sociale en Russie ».

— Édition russe du Manifeste de 1882. Marx se pose la question si la communauté villageoise doit absolument passer par sa dislocation par la logique capitaliste pour aboutir au mode de vie communiste. Il répond que « la propriété communautaire villageoise de la terre pourrait servir de point de départ à un développement communiste ».

3) Surtout les carnets de 1879-82, à paraître dans MEGA. Il y traite des cas des Iroquois d’Amérique, des Aztèques, des aborigènes australiens, des paysans de l’Inde du Nord, de l’Irlande antique, de l’Indonésie, de l’Algérie etc. Il critique l’usage abusif de catégories eurocentriques, comme le féodalisme, et insiste sur les luttes anticoloniales. Pour Kevin Anderson [4], ces carnets illustrent un véritable tournant dans les positions de Marx sur les sociétés non-occidentales pré-capitalistes (et sur la question du genre), car « il s’éloigne des modèles modernistes de développement adoptés dans le Manifeste du parti communiste et autres écrits de jeunesse, où il voit le capitalisme comme une étape par laquelle toute l’humanité devrait inévitablement passer ».

Dans ces carnets, Marx insiste sur la caractère artificiel et non progressiste de la colonisation britannique : « la suppression de la propriété communale de la terre ne fut qu’un acte de vandalisme britannique, qui n’a pas signifié une avancée pour les peuples autochtones, mais une régression ».

Par ailleurs, « Il n’y a pas le moindre doute sur le fait que le chemin de fer a accéléré pour ces pays la désintégration sociale et politique », ce qui contraste avec ces premiers écrits sur le rôle de l’Angleterre qui serait instrument de l’Histoire en posant les fondements de la civilisation occidentale en Inde.

Enfin Marx s’élève contre l’exploitation et le pillage de l’Inde. Pour lui, « tout cela représente au total plus que le revenu total des 60 millions de travailleurs agricoles et industriels d’Inde. Cette saignée exige vengeance. » Que de changements…

[1] Sebastian Budgen, « Notes critiques sur l’article d’Olivier Le Cour Grandmaison », in Contre-temps, op. cit., pp 185-189. Sauf indication contraire, les citations proviennent de cet article.

[2] Aijaz Ahmad, In Theory : Nations, Classes, Classes, Littératures, London, Verso, 1994.

[3] Marx écrivait à partir de Londres. Il se basait sur des rapports officiels et des ouvrages d’orientalistes (Voir à ce sujet Marx, Engels et la politique internationale, op. cit., pp. 221-223).

[4] Kevin Anderson, « Marx’s Late Writings on Non-Western and Pre-Capitalist Societies and Gender », à paraître dans la revue Rethinking Marxism.

CONCLUSION : DÉCOLONISER LES ESPRITS

On peut se demander ce que Marx aurait pensé de la conquête impériale des Etats-Unis et de l’Angleterre contre l’Iraq de 1991 à nos jours. Heureusement, la décolonisation est passée par là, et les partis ou groupuscules politiques qui revendiquent l’héritage marxiste, dans leur grande diversité, ont pris le parti anticolonialiste. Mais de manière tardive concernant les premières décolonisations (le parti communiste français par exemple a voté les pouvoirs spéciaux pour l’armée coloniale en Algérie en 1956). D’une manière générale, les gauches françaises ont soutenu les conquêtes coloniales, de Marx (dans un premier temps) à Léon Blum (qui voyait dans la colonisation une formidable occasion de répandre la « civilisation »).

En dépit des nuances que nous avons apportées(Marx ne revient jamais, à ma connaissance, sur ses écrits de jeunesse abordant le colonialisme, on constate seulement un revirement, sans que Marx ne le revendique en reprenant de manière critique ses premiers textes), il n’en reste pas moins que lire ce genre de propos de Marx aujourd’hui suscite des interrogations. Il est significatif que les rares fois où Marx et Engels ont été amenés à écrire sur un environnement extra-occidental, ils se sont pris aveuglément dans la matrice orientaliste (je vous ai épargné les passages où Engels tentent d’expliquer la « stagnation orientale » par le climat désertique…).

Mais après affirmer cela, qu’est-ce que nos contemporains peuvent en retenir ? Bien sûr, Marx et Engels étaient des hommes de leur temps, comme il était difficile de demander à Aristote de ne pas être esclavagiste au temps de l’Antiquité. Néanmoins, je pose la question suivante : que nous apprend une attitude intellectuelle qui, lorsque la réalité extra-européenne ne « rentre pas » dans le cadre théorique (qu’il ne s’agit pas de remettre en cause), élabore des subterfuges pour conserver sa validité ? Le prolétariat n’existait pas en Asie. Qu’on le crée ! Et peu importe à quel prix et quitte à passer une alliance objective avec le capitalisme mondial qui a un rôle historique à jouer :

« L’Angleterre a une double mission à remplir en Inde : l’une destructrice, l’autre régénératrice - l’annihilation de la vieille société asiatique et la pose des fondements matériels de la société occidentale en Asie » [1]

Mais il serait abusif de classer Marx dans la lignée des colonialistes, comme il le serait tout autant dans celle des anticolonialistes (comme le prétend Gérard Filoche [2]). Son attitude est on ne peut plus ambivalente. Il n’a de commun avec les colonialistes que l’accord sur le résultat d’« annihilation de la vieille société asiatique ». Il se rend compte des ravages…tout en les considérant nécessaires.

Cela nous renvoie à la véritable actualité des Textes sur le colonialisme, non pas dans l’analyse des sociétés extra-européennes, mais dans la problématique d’élaboration d’un projet révolutionnaire mondial, dont le mouvement dit « altermondialiste » doit faire face. Nous nous trouvons devant une situation historique. Le marxisme (autant le mouvement que la pensée, les changements intellectuels de la dernière période de Marx étant peu diffusés en dehors des cercles universitaires jusqu’à aujourd’hui), dans son extension mondiale, était imbibé de cet ethnocentrisme véhiculé par l’impérialisme culturel. Il a de commun avec l’idéologie du développement [3] son évolutionnisme négateur de l’altérité civilisationnelle. Aujourd’hui, par un retournement ironique de l’Histoire, le « culte grossier de la nature » dénoncé par Marx en 1853 est revendiqué par une partie croissante de l’altermondialisation soucieuse de l’écologie. Le cadre du « développement » occidental est remis en cause. Certains pensent à une « décroissance soutenable » [4] pour préserver la planète du naufrage. Nous sommes donc face à ce défi historique : élaborer des alternatives civilisationnelles en dehors de tout ethnocentrisme.

Sa possibilité est même la condition de son succès. Si nos penseurs contemporains ne parviennent pas à sortir des ornières orientalistes (qui persistent encore aujourd’hui) pour penser le monde, ils échoueront. Il est nécessaire de confronter les analyses à des contextes historiques radicalement différents. De soumettre les conclusions à des interlocuteurs à l’échelle mondiale, pour faire participer toutes les visions du monde dans la perspective d’un projet commun. De décoloniser les esprits. Cette vigilance passe par la prise en compte de la domination culturelle dans les cadres d’analyse, qu’il s’agisse de l’impérialisme culturel au niveau mondial [5], que de l’idéologie intégrationniste en France par exemple [6].

L’annihilation culturelle est encore en marche. L’expansion impérialiste continue aujourd’hui, et elle draine avec elle ses bulldozers culturels. Chaque village qui meurt de faim, chaque famille qui fuit les fléaux économiques dus à la globalisation capitaliste sont autant de réserves civilisationnelles qu’il s’agit de préserver, et d’explorer, pour inventer. La vie doit prendre le pas sur toute autre considération. Malheureusement, Marx n’était pas dans une logique de préservation de la vie, mais dans une perspective messianique qui pouvait nier l’homme dans son être, à la manière d’une nécessité de l’Histoire.

Marx et Engels ont leur actualité à ce niveau parce qu’ils nous indiquent ce qu’il ne faut pas faire. La dimension de l’impérialisme culturel leur a échappé. Or nous sommes loin du compte à mon avis au vu des écrits de ceux se réclamant du marxisme. Un seul exemple illustre mon propos : la postface de Gérard Filoche.

Nous avons rapidement mesuré la teneur des propos de Marx et de Engels. Cependant, Gérard Filoche n’a apparemment pas aperçu la violence symbolique des justifications de l’annihilation culturelle.

La question qu’il se pose est de savoir si l’Angleterre a fait « avancer » l’Inde. Un anticolonialiste sauterait de sa chaise (ou se retournerait dans sa tombe…) pour dénoncer toute tentative visant à justifier a posteriori les ravages du colonialisme. La réponse qu’il apporte consiste à souligner le prophétisme de Marx concernant les progrès des technologies, à affirmer sans sourciller que « le capitalisme joue encore un rôle progressiste ». La barbarie se fait progressiste. L’article se conclut sur une phrase « étonnante » de Marx : « Il s’agit de savoir si l’humanité peut accomplir sa destinée sans une révolution fondamentale dans l’état social de l’Asie ». On a vu ce qu’il en était de cette affirmation. Mais la révolution mondiale passe-t-elle par la destruction du monde « arriéré » non-européen ? Frantz Fanon avait raison lorsqu’il affirmait ceci :

« Ce travail colossal qui consiste à réintroduire l’homme dans le monde, l’homme total, se fera avec l’aide décisive des masses européennes qui, il faut qu’elles le reconnaissent, se sont souvent ralliées sur les problèmes coloniaux aux positions de nos maîtres communs. Pour cela, il faudrait d’abord que les masses européennes décident de se réveiller, secouent leurs cerveaux et cessent de jouer au jeu irresponsable de la Belle au bois dormant » [7].

Abdellali Hajjat

[1] « Les Résultats éventuels de la domination britannique en Inde », in Du colonialisme…, op. cit., p 44.

[2] Ex-trotskiste français, rallié au parti « socialiste ».

[3] Voir Gilbert Rist, Le Développement, Histoire d’une croyance occidentale, Paris, Presses de Sciences Po, 1996 (rééd. 2001).

[4] Lire la prometteuse réflexion de Serge Latouche, « Pour une société de décroissance », Le Monde diplomatique, novembre 2003.

[5] Pour des perspectives stimulantes dans cette direction, voir l’indispensable Edward W. Saïd, Culture et impérialisme, Fayard-Le Monde diplomatique, Paris, 2002.

[6] Voir les travaux de Abdelmalek Sayad et de Saïd Bouamama.

[7] Frantz Fanon, Les Damnés de la Terre, La Découverte/Poche, Paris, 2002, p 103.

De : Abdellali Hajjat, lundi 15 mars 2004


Marx ? Ni orientaliste, ni occidentaliste : anticapitaliste et socialiste !

réponse de Vincent Présumey

« L’Angleterre a une double mission à remplir en Inde : l’une destructrice, l’autre régénératrice - l’annihilation de la vieille société asiatique et la pose des fondements matériels de la société occidentale en Asie » Karl Marx

I. Voir dans une telle phrase la preuve irréfutable de l’" orientalisme" de Marx et de ses inévitables préjugés d’occidental, c’est commettre ce que l’on croit lui reprocher. Le raisonnement que Marx applique ici à l’Inde n’est pas différent de celui qu’il applique à l’Europe : Marx n’était pas un adversaire, mais un partisan, du développement du capitalisme, des villes, de l’industrie, de la finance, des chemins de fer, et aussi des institutions formellement démocratiques, du suffrage universel et de l’Etat de droit, ainsi que de l’école publique, des universités, des dispensaires ... Cela, sans jamais avoir nié les terribles maux entraînés par cet essor capitaliste, au contraire. Il est ainsi à la fois l’auteur d’un vibrant éloge de la croissance capitaliste, et du rôle révolutionnaire du capitalisme, dans le Manifeste du parti communiste, et le contempteur de l’esclavage salarial dans les fabriques britanniques, défendant notamment, en son temps, le combat pour la réduction légale du temps de travail par une loi coercitive, coercitive contre la "barbarie", y compris celle des familles ouvrières elles-mêmes envoyant leurs garçons et leurs filles à la filature. Mépris colonial et occidental envers la fange ouvrière, pourraient dire nos lecteurs indigénistes. L’appréciation de Marx sur l’extension mondiale du capitalisme est de même nature et comporte les mêmes apparentes contradictions. Et si ces contradictions étaient les contradictions de la vie elle-même, celles qu’il ne s’agit pas de nier en faisant de la morale stérile, mais sur lesquelles et à partir desquelles il est possible d’agir pour transformer le monde ?

Cependant, cette conception favorable au développement mondial du capitalisme, y compris donc par le colonialisme dans la mesure où celui-ci a cet effet, nourrit chez lui une inquiétude, formulée ainsi dans une lettre à Engels du 8 octobre 1858 :

"Nous ne pouvons le nier, la société bourgeoise a vu pour la deuxième fois son XVIe siècle, mais nous espérons que ce nouveau XVIe siècle sonnera l’enterrement de cette société, tout comme l’autre avait sonné sa naissance. La véritable mission de la société bourgeoise, c’est de créer le marché mondial, du moins, dans ses grandes lignes, ainsi qu’une production conditionnée par le marché mondial. Comme le monde est rond, cette mission semble achevée depuis la colonisation de la Californie et de l’Australie et l’ouverture du Japon et de la Chine. Pour nous la question difficile est celle-ci : sur le continent la révolution est imminente et prendra tout de suite un caractère socialiste, mais ne sera-t’elle pas forcément étouffée dans ce petit coin, puisque sur un terrain beaucoup plus grand le mouvement de la société bourgeoise est encore ascensionnel ?"

III. Un point particulier doit ici être réglé. L’on a chez Engels, mais pas chez Marx, sauf que Marx n’a jamais contredit son ami, des jugements de valeur, moraux sur les peuples pré-capitalistes, qui sortent tout droit de l’ Introduction à la philosophie de l’Histoire de Hegel. Engels a qualifié les peuples slaves du Sud de "peuples sans histoire" dans le feu des guerres révolutionnaires de 1848 et a maintenu par la suite cette qualification. La cause immédiate en était le rôle contre-révolutionnaire que plusieurs nationalités slaves de l’empire d’Autriche ont effectivement joué, soit directement (cas des Croates conduits par le ban Jelacic contre les Hongrois insurgés), soit comme forces enrolées dans les armées impériales et réprimant les révolutions allemande à Vienne, hongroise à Budapest, ainsi que les mouvements italiens. Engels ne se contente pas de condamner les chefs locaux de ces peuples, qui se sont faits les mercenaires ou les harkis de l’empire et qui, de plus, lorgnent vers la Russie tsariste, il condamne les peuples en bloc, en tant que tels, les opposant aux "nations historiques" que sont alors selon lui l’Angleterre, la France, l’Allemagne, l’Italie, la Pologne et la Hongrie.

Certains passages d’Engels sont trés violents et méprisants. Quitte à choisir des textes "consternants" pour condamner Engels, et Marx avec lui, pour cause de complexe de mâle-blanc-occidental, autant aller directement à ces textes là, qui concernent pourtant des peuples européens, mais qui sont exactement de même facture que le texte cité sur l’Algérie, en pire, ce qui prouve au moins que le problème de l’arriération historique pour Engels n’était pas déterminé par l’appartenance ou pas au sol "européen" ou chrétien. Ceci dit, il ne se situe pas sur un plan ethnique et raciste. Cela pour deux raisons.

D’une part, lorsqu’ Engels, Marx mais aussi Bakounine et beaucoup d’autres auteurs de cette période, emploient le mot "terrorisme" et préconisent le "terrorisme" contre ou dans tel pays ou tel peuple, c’est une référence non à une extermination génocidaire, mais à la "Terreur" au sens de la Révolution française. Cela n’est évidemment pas sans poser des problèmes et soulever des questions, et à l’égard de ce "terrorisme" Marx et Engels prendront leurs distances par la suite, estimant que même en 1793 c’est la peur du bourgeois, du petit-bourgeois et du profiteur des évènements, qui a nourri la terreur et qu’en ce sens, une dictature prolétarienne ne serait probablement pas "terroriste".

D’autre part, ce qu’Engels reproche explicitement au nationalisme panslave c’est son caractère ethnique, et il le rapproche, à juste titre d’ailleurs, du nationalisme allemand primitif, "romantique", des années comprises entre 1815 et le début de la décennie 1830. Il rejette en particulier la référence à l’origine commune de plusieurs peuples (on dirait aujourd’hui la parenté raciale, ou génétique ...) et met, à cet égard, un signe égal entre panslavisme et pangermanisme. Les Allemands d’Europe centrale et orientale, des Balkans, sont traités par lui comme des "peuples sans histoire" devant se plier à la nécessité progressiste de la formation des nations polonaise et hongroise, à l’instar des Slaves du Sud, le fait d’être de langue ou de "sang" allemand n’ayant aucun poids à ses yeux.

Ces précisions étant faites, il reste bien évident que la condamnation de peuples en tant que peuples comme la notion idéaliste de "peuples sans histoire" sont antagoniques aux conceptions et aux apports développés par ailleurs par Marx et par Engels.

D’Otto Bauer à Roman Rosdolsky, le problème de la thématique des "peuples sans histoire" chez Engels (pratiquement pas chez Marx une fois qu’on a trié ce qui est de l’un et ce qui est de l’autre, mais il est vrai que Marx n’a jamais contredit Engels à ce sujet) a été un sujet de préoccupation. Aujourd’hui même, il sert à Alvaro Garcia Linera, vice-président de la Bolivie d’Evo Morales, à expliquer que le marxisme n’ayant pas pris en compte les aspirations des peuples "autochtones" ( ?), une révolution anti-coloniale et démocratique distincte de toute révolution socialiste est nécessaire pour réaliser un ... capitalisme andin, théorie fumeuse qui ne réserve certes rien de bon aux indiens Quechua, Aymara ou Tupis ...

On notera, pour être complets sur ce sujet, que si Engels est hostile aux sociétés pastorales et agro-pastorales du monde méditerranéen, croates ou berbères qui sont tous, grosso modo, des espèces de bandits corses à ses yeux, il a professé une grande admiration pour la cohésion, la dignité et le respect réciproque dans des peuples "tribaux" comme les Iroquois ou les Tchétchènes. Inutile de dire que nous sommes là aussi dans un registre idéaliste et que c’est la thématique du "bon sauvage" qui montre le bout de son nez. Cependant l’admiration pour les sociétés anciennes, notamment celles de l’Antiquité grecque -ce qui ne réhabilitera sans doute pas Marx aux yeux de nos indigénistes ! -, fondées sur la valeur d’usage et la formation des individus comme but soit de toute la société, soit de ses classes dominantes, n’est pas feinte du tout chez Marx -l’on pourrait mobiliser de nombreuses citations à ce sujet.

Une fois que l’on évacue -et on doit l’évacuer-le fond à la fois positiviste, au sens général du XIX° siècle, et hégélien-idéaliste, de l’idéologie des "peuples sans histoire", reste un élément manifeste de l’attitude de Marx et d’Engels sur la question nationale : leurs positions en faveur de l’indépendance de tel ou tel peuple, leurs positions sur les frontières et la géopolitique, ne reposaient pas sur un principe ethnique ou linguistique des nationalités, même s’ils n’ont pas élaboré particulièrement la question nationale. La même chose vaut pour leurs positions sur les conflits internationaux, qui fera de Marx un "turcophile" notoire dans l’Angleterre des années 1850, et un "russophobe" non moins acharné -le livre de lui le plus vendu de son vivant, sans sa signature et qui ne lui a rien rapporté, était son pamphlet contre la politique pro-russe et anti-turque du premier ministre britannique lord Palmerston.

III. L’évolution réelle des positions fondamentales de Marx ne consiste pas dans la progressive et tardive découverte des peuples autochtones ou colonisés par un Marx occidentaliste, mais dans le dépassement de la position selon laquelle les modes de production plus ou moins évolués doivent se succéder les uns aprés les autres. Cette position, dont on sait qu’elle a été présentée comme "marxiste" par les mauvais vulgarisateurs notamment socio-démocrates et staliniens, n’a en réalité jamais été la sienne en ce qui concerne les sociétés anciennes. Le prouve justement la catégorie du "mode de production asiatique", pour laquelle des historiens et des sociologues soviétiques sont morts en Sibérie dans les années 1930. Cette expression qui désigne notamment l’ancienne société indienne sous l’influence du voyageur orientaliste Bernier, n’apparaît en fait que trés rarement sous la plume de Marx -aussi rarement, à vrai dire, que les expressions "mode de production esclavagiste" ou "mode de production féodal". Il faudrait même faire une recherche sérieuse sur le texte allemand pour voir combien de fois elle apparaît réellement ... Le principal travail de Marx sur les sociétés précapitalistes, non publié de son vivant, se trouve dans les manuscrits préparatoires au Capital de 1857-1858, et ne parle pas de "modes de production", mais de "commune", "asiatique", "antique", et "germanique". L’idée de l’ "immutabilité de la commune asiatique", que Marx suppute aussi en Egypte antique et chez les Incas, et qui n’est donc pas une désignation géographique mais un concept historique, hérite pour partie d’une représentation européenne issue des Lumières et développée notamment chez Montesquieu. Mais est-elle sans fondement, au moins pour partie ? La succession des empires dans l’histoire indienne, d’Açoka aux Moghols et finalement aux Britanniques, a effectivement laissé intacte l’organisation villageoise et le système des castes, pour mieux s’en servir, et si Marx avait quelque chose à dire à ce sujet aujourd’hui, peut-être serait-ce que finalement, les colons capitalistes n’ont pas joué tout le rôle qu’il leur attribuait ...

Si Marx ne considérait pas qu’il y avait une succession nécessaire de modes de production avant le capitalisme, il a toutefois longtemps considéré que le passage par le capitalisme était le sort obligé de toute l’humanité avant d’aller plus loin. D’où son inquiétude dans la lettre à Engels citée, de 1858 : si le prolétariat triomphe en Europe alors que la bourgeoisie triomphe partout ailleurs, ne seront-nous pas encerclés ?

IV. C’est précisément ce dernier refuge d’une conception étapiste d’un développement linéaire avec des passages obligés, que Marx a finalement remis en cause aussi. Il faut dire qu’en ce qui concerne l’Europe, sa conception était depuis le début celle d’un chevauchement des étapes révolutionnaires : en 1848, la Neue Rheinishe Zeitung militait activement pour la révolution prolétarienne en Angleterre, avec comme mots-d’ordre la journée de 10 heures, le suffrage universel, la liberté de l’Irlande et l’abolition de la rente foncière, et comme parti susceptible de prendre le pouvoir les chartistes, et pour la révolution prolétarienne instaurant la République sociale en France, avec comme parti de référence celui des communistes-hébertistes de Blanqui ; mais en Allemagne et en Italie, le but était l’unification nationale et bourgeoise de la nation, les communistes devant pousser à sa réalisation en dénonçant la couardise des bourgeois ; et plus à l’Est c’était l"indépendance de la Pologne, même féodale et cléricale, permettant une alliance des diverses forces révolutionnaires du continent contre la Russie tsariste. Cette conception combinée des taches de la révolution, Marx l’appelait la révolution permanente. Mais il y avait une difficulté certaine à transposer cette conception au niveau mondial. Et soyons clairs : la défense du système des castes en Inde et de l’émirat musulman comme forme de pouvoir politique en Algérie avec Abd-el-Kader n’étaient pas des causes "progressistes", sans qu’il soit nécessaire pour comprendre cela d’accoler les termes moraux et idéalistes des articles d’Engels sur les peuples concernés.

Or, cette transposition au niveau mondial de la conception de la révolution permanente, conçue comme combat universel pour la démocratie, Marx l’opère à la fin des années 1850, notamment sur quatre questions :

 sur la Chine, des prises de position de plus en plus hostiles aux menées de l’impérialisme britannique (guerres de l’opium), qui ne sont cependant jamais allées -je serait tenté de dire : à juste titre ! - jusqu’à accorder une forme de soutien au régime impérial chinois, mais qui sont parmi les rares articles de la presse européenne à expliquer publiquement en quoi les récriminations de la Chine étaient en fait justifiée au plan du "droit" ; par contre il verra dans la révolte des Taïpings, qu’il rapproche des "guerres de paysans" du passé européen l’annonce de mouvements révolutionnaires chinois, et qui ont toute sa sympathie en tant qu’opprimés combattant pour leur émancipation.

 sur l’Inde, la révolte des Cipayes revèt à l’échelle de l’histoire la même signification, mais il s’agit au départ de la rébellion d’un groupe d’abord instrumentalisé et formé par les militaires britanniques. Alors que la presse se déchaine sur leurs actes de barbarie, Marx dés 1857 déclare que leur violence n’est que le reflet de celle des forces britanniques.

 sur la Russie, Marx perçoit dans la crise politique ouverte par les velléités "émancipatrice" du tsar Alexandre II les prodromes d’une guerre paysanne, et soutient en même temps, plus que jamais, les Polonais (y compris la noblesse et le clergé lorsqu’ils combattent réellement le tsar), ainsi que les Géorgiens, contre le tsar.

 sur les Etats-Unis il intervient pour ainsi dire directement, par les positions de l’Association Internationale des Travailleurs naissante et dans sa correspondance avec son camarade Weydemeyer, commandant militaire nordiste de Saint-Louis sur le Mississipi, en faveur du Nord dans la guerre de Sécesssion et plus précisément en faveur d’un combat déterminé du Nord passant par l’émancipation des esclaves et leur recrutement comme combattants, ce qu’Abraham Lincoln ne fera pas ou sera empéché de faire.

Les positions prises ou dessinées sur la Chine et sur l’Inde (celles sur la guerre britannique en Afghanistan se situant dans le cadre de ces dernières) doivent être mises en relation avec celles qui concernent la Russie et les Etats-Unis, car l’ensemble, qui intervient au moment où s’affirment la première "mondialisation" du mode de production capitaliste, constitue le passage de Marx à des positions stratégiques d’ampleur mondiale, dans laquelle les esclaves noirs et les Nordistes nord-américains -ceux-ci jusqu’à l’assassinat de Lincoln mais pas au delà-, ainsi que les paysans russe et les nations opprimése polonaise et géorgienne, apparaissent comme les alliés du prolétariat européen, ce qui ouvre donc un espoir de réponse au problème angoissant que se posait Marx dans la lettre à Engels du 8 octobre 1858. Dans ce cadre mondial qui est réellement celui de la réflexion stratégique que dessine Marx, les Taïings ou les Cipayes ne sont sans doute pas encore perçus comme des alliés directs immédiats, mais la possibilité que leurs héritiers le soient s’impose.

Autre point commun à toutes ces prises de position : elles s’opposent de front à la diplomatie de la cannonière de l’impérialisme britannique, ce qui pouvait d’ailleurs présenter un risque personnel pour Marx puisqu’il bénéficiait de l’asile britannique. Et elles ne sont pas restées isolées. Les syndicalistes londoniens de la junta, nom donné à la coordination des syndicats de métiers formée suite à la grande grève des maçons de 1859 pour la journée de 9 heures, comme Applegarth et Odger, ont fait campagne contre leur propre impérialisme, qui finançait et projettait de faire un blocus contre les Etats du Nord dans la guerre de Sécessions, en alliance avec Napoléon III qui, au même moment, dirigeait une agression européenne contre le Mexique. Ces prises de positions des syndicats londoniens sur les questions "diplomatiques", y compris la Chine et l’Inde à propos desquelles le professeur Beesley, vieux militant oweniste, dénonce la politique britannique au fameux meeting de St-Martins’ Hall ou fut fondée l’Internationale, ont conduit directement à celle-ci. Bien entendu, l’Association Internationale des Travailleurs était "eurocentrée", diraient nos indigénistes, mais la connaissance et la compréhension de l’histoire réelle montre qu’elle n’aurait pas vu le jour sans une prise de conscience du caractère mondial et non pas "européen" de la lutte avec le capital.

Dans les années qui suivent, les positions de Marx sur les luttes de tel ou tel peuple opprimé restent étroitement liées à l’efficacité que celles-ci peuvent avoir ou non dans la lutte contre l’ennemi principal, qui n’est pas "le capital" en général, mais qui se présente dans les deux pouvoirs étatiques les plus forts de l’époque : la City londonienne et le Kremlin tsariste. C’est ce qui le conduit notamment à soutenir les Irlandais, peuple "arriéré", rural, catholique, etc., contre les Britanniques, et à rompre sur ce point avec les chefs syndicaux britanniques.

V. Dans la fin de sa vie, Marx remet de plus, explicitement, en cause, l’idée selon laquelle le capitalisme lui-même serait un passage obligé. Cela le conduit à réévaluer des institutions collectives anciennes, en particulier le Mir russe dans sa correspondance avec Véra Zassoulitch de 1882. Le Mir, c’est la commune paysanne "asiatique". L’histoire des révolutions au XX° siècle a répété ce type de débats à propos de l’ejidio, commune amérindienne, au Mexique, du gotong rojong javanais, de l’ujamaa en Tanzanie ... mais au total l’histoire a réglé la question car le capital s’est imposé partout. Dans l’URSS stalinienne, la collectivisation a commencé par liquider ce qui restait du Mir quelque peu revitalisé à travers les soviets ruraux de 1917.

De plus, dans sa lettre à Mikhailovsky de novembre 1877 il s’oppose explicitement aux généralisations de ses propres théories qui prétendent dessiner un cours obligatoire de l’histoire valable pour le monde entier.

Ces évolutions ne sont en rien une "prise de conscience moins européo-centrée" de Marx vieillissant, elle complétent une élaboration, une réflexion, conduites tout au long de sa vie à la fois sur la réalité historique humaine et sur la stratégie révolutionnaire.

C’est parce que Marx élabore cette réflexion contre le capitalisme, pour le prolétariat et tous les opprimés, qu’il est parfaitement légitime de qualifier d’anticoloniaiste les prises de positions qu’il multiplie à partir de la fin des années 1850. Mais cet anticolonialisme est aux antipodes de toute apologie du passé pré-colonial. Passer Marx au crible des préjugés indigénistes, pour en faire un intoxiqué de la pensée européenne dominante, c’est tomber dans la même idiotie que celles de ceux qui ne voient qu’arriération dans la pensée hindoue, chinoise, arabe ... d’avant la domination capitaliste. C’est applatir la pensée sur les préjugés dominant d’une époque, ou, pire, les préjugés dominants que l’on attribue à une époque ou un ensemble de peuples. C’est donc fonctionner soi-même sur la base de préjugés. Si Marx avait aussi bien raisonné pour analyser le monde dans lequel il vivait, il n’aurait précisément jamais dénoncé les crimes britanniques aux Indes. Sa supériorité sur ce genre d’analyses indigentes reposant sur la fétichisation des préjugés nationaux, ne provient pas de ses origines européennes, évidemment. Elle provient d’un objectif politique que résume la formule :

Prolétaires de tous les pays, unissez-vous !

Vincent Présumey.

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