Sur le plan cinématographique, l’enchaînement de plans
fixes ne rend guère le rythme du film palpitant. De nombreuses
images sont déjà bien connues (explosion d’une
bombe nucléaire, défilés de bidonvilles ou d’échangeurs
autoroutiers). D’autres sont plus originales comme l’opposition
entre ces chiens japonais dans leurs caissons à
oxygène et ces ouvriers chinois qui ont pour seul logement
des cages grillagées.
Mais l’originalité de la réflexion est, cette fois-ci, que les
auteurs du film défendent l’idée que la crise environnementale
ne trouvera pas de solution sans réponse à la
misère. Hulot aborde d’une certaine façon la question
sociale à partir de plusieurs constats.
Tout d’abord, ce que Nicolas Hulot appelle la « faillite du
progrès ». Nous vivons dans un monde où règnent « la
profusion des moyens et la confusion des intentions »
(Einstein). Dans cette fulgurance du progrès, il y a des
oubliés : le décrochage entre le progrès technique et le
bien-être des populations est bien réel. Dans « un univers
connecté par internet et les antennes satellites, tout se sait
et tout se voit ». Le spectacle de l’opulence de quelquesuns
y est encore plus insupportable pour la majorité qui a
si peu.
Ensuite, la société de consommation. « On ne consomme
pas, on consume » déclare Hulot dans le film. Les ressources
sont gaspillées et simultanément les besoins
superflus sont nourris et entretenus par la société marchande.
Alors que se profile la fin du tout pétrole, la question
énergétique va inévitablement bousculer les modes
de vie. C’est pourquoi Hulot en arrive à la conclusion que
« la croissance n’est plus la solution mais le problème.
Qu’il faut se prononcer sur des croissances sélectives et
des décroissances choisies » [1].
La star de TF1 part de loin et le constat qu’il dresse est
intéressant. Mais pour celui qui aspire à influer le débat
politique sur l’écologie en France, la capacité à proposer
des réponses politiques fait cruellement défaut : N. Hulot
se déclare d’ailleurs à plusieurs reprises « perdu ». Cette
défaillance tient notamment à un diagnostic qui reste finalement
superficiel car il n’analyse pas les causes qui ont
conduit à cette situation.
Découvrir aujourd’hui les ravages de la société de
consommation, plus de 40 ans après Mai 68, c’est tout de
même un peu étonnant. Mais mieux vaut tard que jamais !
L’ancien participant du Paris-Dakar qu’est N. Hulot a
compris que l’ultralibéralisme nous conduit à la faillite,
mais il a oublié que ce système à des origines.
L’ultralibéralisme n’est que le produit exacerbé et poussé
à son extrême du fonctionnement capitaliste, dont les fondements
ont été posés au XVIIe siècle et ont animé l’ensemble
de la société progressivement à partir du XIXe
siècle. La propriété privée des principaux moyens de production
est un handicap majeur quand on veut préserver
l’environnement, c’est un obstacle explosif quand il s’agit
de répartir les richesses !
Au contraire, le discours de N. Hulot dans le film s’inscrit
plutôt dans une logique de culpabilisation individuelle.
Face à un avenir présenté comme possiblement apocalyptique,
chaque individu se retrouve seul avec sa conscience.
En cela, N. Hulot commet plusieurs erreurs.
D’un point de vue méthodologique, il ne faut pas isoler
l’individu de la société dans laquelle il vit, ni opposer
individu et société. En fait, la « société » n’est qu’un nom
pour désigner la pluralité d’individus vivants. L’activité
pratique de ces individus s’insère dans des rapports
sociaux dont ils ont hérités et qu’ils contribuent à animer
et à faire évoluer. Aussi, la réponse politique ne peut être
trouvée que dans une modification des rapports sociaux
tissés entre ces individus.
En conséquence, l’être humain n’est pas seul face à un
monde déréglé. Il y a bien un système socio-économique
qui est le résultat de choix politiques et d’une lutte de
forces contradictoires sur un temps long. La libéralisation
de la finance internationale, l’utilisation des progrès techniques
(notamment dans le transport) et technologiques
(notamment dans les communications) pour mettre en
concurrence les économies et les systèmes sociaux sont le
produit d’une combinaison d’impérialismes cherchant de
nouveaux marchés et de choix politiques affirmés dans le
cadre d’institutions internationales (comme l’OMC) pour
favoriser la marchandisation de la société. Dans cette lutte
pour la conquête de nouveaux marchés, il y a l’alternance
de luttes et de compromis entre les détenteurs des moyens
de production (le capital) et cette grande majorité qui n’a
que sa force de travail pour vivre (le monde du travail). Si
N. Sarkozy est à l’écoute des propos de N. Hulot, c’est
qu’en bon représentant du capital, il a conscience du
caractère explosif de la simultanéité de ces deux crises
écologique et sociale. Et il est vital pour son camp de traiter
la crise écologique pour continuer à produire (ce sera
la croissance verte), sans remise en cause des intérêts
dominants. Mais, contradiction suprême, la course au profit
maximum est souvent difficilement compatible avec la
défense de l’environnement.
Par ailleurs, le choix fait dans le film de ne présenter que
des images ternes et peu attrayantes peut être interrogé.
Cela souligne certes que les ravages des crises environnementales
et sociales sont bien réels et qu’il est urgent
d’agir. Cependant, la vision « apocalyptique » gomme la
complexité de la réalité : il y a déjà eu des progrès sociaux
mais aussi écologiques importants. Mais la marchandisation
du monde avance d’un pas plus ferme et plus rapide.
C’est à ce problème qu’il faut s’attaquer.
Il est également possible de déplorer certains contresens
dans l’analyse d’Hulot. Il est à tout fait juste de s’insurger
contre les murs construits aux frontières des pays riches
pour empêcher les flots de migrants. Mais il est tout à fait
faux d’assigner au mur israélien la même fonction que le
mur bordant la frontière mexicaine aux États-Unis.
Ensuite, le regard assez conservateur posé par Hulot sur la
jeunesse et le monde de la nuit est aussi regrettable. Si cet
univers est façonné par la société de consommation, il
n’en reste pas moins que chaque génération s’insère et
adapte son environnement à sa façon. On peut ne pas partager
une certaine façon de faire la fête (et notamment la
surenchère dans les tenues vestimentaires d’une partie de
la jeunesse métropolitaine en Asie)… mais un regard
condescendant ne permet pas de faire avancer l’heure des
prises de conscience hors desquelles il n’y a qu’aventures
sans lendemain.
Enfin, un certain malaise demeure face aux contradictions
de la « machine » Hulot. La fondation Nicolas Hulot vit
notamment grâce aux subsides d’EDF (grande adepte du
nucléaire), de L’Oréal, Ibis et TF1, mais aussi Norauto et
Autoroutes du Sud de la France (dans le film, Hulot
regrette certes les dégâts d’une civilisation du « tout autoroutier
»), Bouygues télécom ou encore Banque
Populaire. La « machine » N. Hulot, c’est aussi un lot de
produits dérivés (des T-shirts aux savons Ushuaia).
L’engagement pour transformer le monde nécessite des
moyens mais peut-on réellement construire un modèle de
société plus « sobre » avec des donateurs qui illustrent,
chacun dans leur domaine, les excès du monde actuel ?
On a trop souvent tendance à oublier que le choix des
moyens détermine la fin !
Nicolas Hulot a commencé par l’environnement et a
découvert en chemin le social. Il n’a pas encore tiré les
conclusions politiques qui s’imposent de son diagnostic.
Pour le moment, il propose au capitaine du Titanic de
changer d’allure mais aussi de cap. C’est un bon début
mais ce ne sera pas suffisant. Il faut descendre du paquebot
(y laisser le capitaine) et reconstruire un nouveau
bateau à taille humaine ! C’est tout le sens du combat
socialiste : trouver une issue progressiste et collective à la
crise sociale, environnementale et économique.
Simon Thouzeau,
secrétaire fédéral adjoint à la formation, PS 44