Démocratie & Socialisme
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11 sept 2001- 2011 : 10 ans de guerre en Afghanistan

Pourquoi mourir à Kaboul aujourd’hui ?

74e soldat français mort en Afghanistan le 14 août 2011 (2e partie)

vendredi 7 octobre 2011 par Gérard Filoche

 


- Lire la 1ère partie de cet article

Alors est ce que les troupes de l’OTAN et les 4000 soldats Français sont là-bas pour défendre la civilisation, les droits des femmes, la démocratie, la paix, la stabilité, le « développement » ? Rien de tout cela bien sur. Pourquoi meurt-on à Kaboul ?

Avec 150 000 hommes occupant le pays et 444 milliards dépensés, en 10 ans, il s’agit d’un véritable effort de guerre des US, principale puissance militaire du monde… paradoxalement mise en œuvre en Afghanistan, contre un des pays les plus pauvres et les plus arriérés du monde.

BHL, par exemple, et il n’était pas le seul, prédisait une victoire rapide des occidentaux en 2001. Au bout de 10 ans, les insurgés occupent 70 % du pays ! Ils ont reconquis du terrain dans les 4 dernières années, les pertes de la « coalition » alliée, composée de 49 pays, augmentent, le gouvernement mis en place autour d’Hamid Karzai est plus fantoche que jamais, n’ayant aucune autorité hors du centre de Kaboul. Et même au centre de Kaboul, les insurgés agissent. Les troupes alliées sont « bunkerisées », incapables de circuler, de se déployer. Les 27 principaux pays de l’OTAN intervenant en Afghanistan, réunis en « sommet » à Lisbonne fin 2010 ont décidé le principe de la « réintégration » des talibans, principaux opposants au régime de Kaboul ! Cela a été acté et « tout le monde en a admis l’urgence et s’est dit prêt à mettre de l’argent sur la table, c’est une première ». Car, le général McChrystal, chef des forces « alliées », l’a avoué au « Wall street journal » le 10 août 2010 : « les talibans ont pris le dessus ». Il faut que lesdits insurgés ne soient vraiment pas isolés dans leur population pour parvenir à résister ainsi.

1. La position officielle de l’état-major US reste que « c’est une guerre contre le terrorisme ».

Mais comment croire qu’il y ait besoin de tant de moyens sur ce territoire alors même que le chef dudit terrorisme, abattu au bout de 10 ans… était au Pakistan. Alors que 18 des 20 terroristes qui ont détruit les Twin Towers le 11 septembre 2001, étaient… Saoudiens. Alors que des dizaines de « chefs » de l’organisation Al-Qaida ont été abattus, et que les autres se terrent. Alors que les réseaux menaçants sont justement des « réseaux » éparpillés sans « sanctuaire » et que l’occupation de l’Afghanistan ne peut les faire disparaître ? Le travail de renseignement et d’infiltration, d’interventions ciblées, semblent plus adapté que les débarquements de masse. Les drones semblent avoir davantage d’efficacité que les encasernements géants au sol.

2. En France, Sarkozy ose expliquer qu’il s’agit d’un combat de « civilisation » pour « défendre les femmes et les petites filles afghanes dont on coupe les mains quand elles mettent du rouge à ongles ». À quatre reprises, cela a été son « explication » principale.

Hormis le fait qu’à chaque fois qu’on lui pose la question, l’état-major US nie cela et répète qu’il s’agit d’une guerre contre le terrorisme et non pas pour les femmes afghanes, qui peut croire la fable de Sarkozy ? « Quel que soit le désir des Occidentaux de voir un changement dans la société afghane, cela n’a jamais été la raison première de notre intervention militaire dans le pays, pas plus que cela ne justifie le maintien du commandant des forces internationales en Afghanistan » répète le général David Petraeus, qui s’est efforcé de clarifier ce point en novembre 2009. « N’oublions pas ce pour quoi nous sommes en Afghanistan », a-t-il déclaré. Notre mission est de veiller à ce que ce pays ne puisse plus servir de sanctuaire à Al-Qaida.” » (« Le salut des femmes ne viendra pas de l’Occident. Les alliés sont incapables d’améliorer leur sort », analyse le spécialiste James Fergusson le 25.08.2010 in The Observer)

Oui, de notre point de vue, la situation des femmes afghanes figure parmi les pires du monde. Mais s’il faut faire la guerre « pour libérer les femmes » et « pour la petite fille afghane », il faudrait dix guerres pareilles car les femmes martyrisées et les « petites filles afghanes », il y en en a, hélas, dans dix pays similaires qui sont, eux, des alliés officiels de la France. Est-ce par la guerre et les guerres d’occupation qu’il est possible de mettre fin à ces martyrs ? Faut-il multiplier les « croisades » armées contre la charia partout où elle règne ?

Est-ce que la libération des femmes peut venir dans tous ces pays d’extérieur, par des troupes de combat ? Est-ce que 150 000 hommes armés de pied en cap vont libérer les femmes afghanes ? Est-ce que les actions courageuses mais limitées d’ONG en direction de quelques milliers de femmes à Kaboul vont modifier en profondeur les mœurs et traditions qui régissent la vie de millions de femmes afghanes dans tout le pays ?

On peut affirmer sans risque d’erreur que non seulement ce n’est pas l’OTAN qui libérera les femmes, mais qu’à l’inverse elle n’en ont rien à attendre. L’ironie cruelle veut que, dans la dernière constitution afghane, l’Occident ait imposé un quota de 25 % de femmes parmi les élus, ce même Occident qui ne parvient pas à faire respecter ce quota dans ses Assemblées…

Et les “ Alliés contre le terrorisme ” afghans que la « coalition » autour des USA ont ramenés au pouvoir à Kaboul ne sont pas mieux que les Talibans : les Moudjahiddins, alliés des USA, combattaient les alliés des Soviétiques qui voulaient forcer les filles à aller à l’école, interdisait la vente des femmes et le lévirat (coutume selon laquelle les veuves d’un mari défunt deviennent les épouses de ses frères). L’aggravation de la répression des femmes a commencé avec les Moudjahiddins pro USA, et non avec les Talibans !

On peut citer longuement Christine Delphy (Une guerre pour les femmes afghanes ? Octobre 2005) qui rétablit l’histoire :

«  Les médias occidentaux ont “ jeté un voile sur le passé glorieux ” et bien connu des Moudjahiddins : à partir du départ des Soviétiques en 1989, les points communs entre eux ne suffisent plus à faire taire leurs rivalités. La cupidité et l’appétit de pouvoir de tous ces chefs de guerre les poussent à se battre sans cesse les uns contre les autres dans des alliances sitôt renversées que créées. Au bout de quatre ans, en 1992, ils prennent Kaboul et renversent Najibullah ; mais la guerre civile, et surtout la guerre contre les civils ne s’arrête pas pour autant. Les soldats de l’Alliance du Nord pillent les maisons et violent les femmes.Les chefs locaux rançonnent les camions tous les 50 Kms, les transports sont impossibles, la corruption et le désordre empêchent l’application de la Charia.

Certains d’entre les Moudjahiddins, et surtout les plus jeunes, qui ont pris les idéaux islamiques au sérieux, sont écœurés. Ils partent étudier au Pakistan. Ce sont les étudiants, les Talibans, les fils spirituels et parfois physiques des Moudjahiddins. Aussi anticommunistes que leurs pères mais plus disciplinés, plus sérieux, et encore plus fondamentalistes : bref, de bons candidats à l’aide des USA, qui allongent les dollars aux madrasas (écoles coraniques) pakistanaises via l’Arabie saoudite. Et en un an, les Talibans formidablement armés conquièrent une grande partie du pays et entrent à Kaboul. Quand les Moudjahiddins battent en retraite en 1996, ils laissent 50’000 morts rien qu’à Kaboul et la ville en ruine. Ce que six ans de guerre anti-soviétique n’avaient pas réussi à faire quatre ans de guerre entre factions l’ont accompli.

Et les femmes dans tout ça ?

Alors, les USA ont-ils toujours lutté pour les droits des femmes ? Non. Ont-ils jamais lutté pour les droits des femmes ? Non. Ont-ils au contraire carrément foulé aux pieds les droits des femmes ? Oui. Car les droits des femmes ont été promus et défendus en Afghanistan entre 1978 et 1992 : mais par des gouvernements prosoviétiques. C’est de cette époque, celle de Amin, Karmak, Taraki et Najibullah, que l’on tire ces statistiques étonnantes sur le grand nombre de femmes médecins, professeures, avocates. Et ce ne fut pas de chance pour les femmes d’Afghanistan : car puisqu’elles étaient défendues par des gouvernements alliés à un ennemi des USA, il a bien fallu les sacrifier. On ne peut pas laisser les droits des gens, surtout quand ces gens ne sont que des femmes, interférer avec la poursuite de l’hégémonie mondiale. Les droits des femmes, c’est comme les enfants irakiens : leur mort est le prix de la puissance US, et les Américains le paient d’autant plus volontiers que finalement, ce ne sont pas eux qui le paient.

Les pères des Talibans, les Moudjahiddins, armés cette fois par les Russes qu’ils avaient chassés douze ans auparavant, sont revenus à l’ombre des bombes américaines ; guère changés si on en juge par leur façon de faire la guerre. Pourquoi auraient-ils changé en ce qui concerne les femmes, pourquoi seraient-ils devenus féministes, ces hommes qui avant de se battre contre les Soviétiques, puis entre eux, se battaient contre les droits des femmes ?

Comme toutes les féministes du monde, qui ont mené depuis plus de deux ans la campagne internationale sur le sort fait aux Afghanes par les Talibans, j’espère que le gouvernement qui sera mis en place en Afghanistan garantira les droits humains des femmes, et fera respecter au moins quelques-uns de ces droits. Un meilleur statut pour les femmes, ce pourrait être l’un de ces résultats non prévus d’une guerre : un bénéfice collatéral en quelque sorte. On peut l’espérer. Mais sans rêver. » Christine Delphy.

Mais non, au contraire, le régime pro américain d’Hamid Karzaï est celui qui a édicté en 2009 une des pires lois liberticides contre les femmes, considérée par la sénatrice afghane Humaira Namati comme « pire que sous les talibans » pour les femmes. Cette loi interdit aux femmes de sortir de chez elle, de chercher du travail, de s’éduquer ou d’aller chez le médecin sans la permission de leur époux. Un article de la loi interdit aux femmes de refuser de faire l’amour avec leur mari (they cannot refuse their husband sex) !

Un des paradoxes, c’est qu’au cours de la guerre de libération, et en s’opposant au gouvernement fantoche d’Hamid Karzaï, certains parmi les talibans sont amenés à évoluer : sous leur régime ultra-rigoriste, entre 1996 et 2001, télévision, musique et cinéma étaient interdits. Mais pour appuyer leur insurrection, les talibans utilisent désormais les nouvelles technologies dans le but de promouvoir et vanter leur combat en Afghanistan : sites internet, courriers électroniques, Facebook et plus récemment Twitter. Ils se sont mis à faire des films pour défendre leur cause. « Nous considérons la technologie moderne, telle qu’internet, comme une bénédiction divine », assure Zabihullah Mujahid, un de leurs porte-paroles « Si elle est utilisée de façon islamiquement correcte ».

C’est plus probablement dans la lutte de la majorité écrasante du peuple afghan contre l’OTAN et ses troupes d’occupation, que les mœurs les plus arriérés évolueront. De tels combats exigent des mobilisations qui transforment forcément les organisations sociales et les consciences en profondeur.

C’est ainsi qu’on peut renverser ce prétexte donné de la prétendue guerre de « libération des femmes » : les plus réactionnaires sont du côté du pouvoir pro-occidental de Karzaï et les insurgés coté Pachtoun sont amenés, pour entraîner la majorité de la population, à assumer des évolutions qu’ils n’auraient pas acceptées au départ. C’est en combattant l’OTAN que les femmes peuvent, libérant leur pays, se frayer un chemin pour se libérer elles-mêmes.

Et qui va croire et dire qu’on se bat là-bas pour imposer le « droit de vote pour les femmes » ? Surtout la France qui n’a accordé le droit de vote aux femmes qu’en 1945, quinze ans après la Turquie…

« Est-ce que cela justifierait la guerre ? Et si la défense des droits des femmes était la vraie raison des bombardements américains, est-ce que cela justifierait les bombardements ?

Un conte (avec morale) et une question : a-t-on le droit de bombarder les gens pour leur bien ? Il était une fois un pays où les femmes n’avaient toujours pas le droit de vote, en dépit de trente ans de luttes féministes, des années et des décennies après qu’elles l’eurent obtenu dans la plupart des nations voisines d’Europe. Comment ces autres nations traitèrent-elles ce pays ? Lui firent-elles la guerre ? Lui imposèrent-elles un embargo ? Lui retirèrent-elles leur confiance et leur alliance ? Bien au contraire, elles défendirent ce pays quand il était attaqué ; et au lendemain de la victoire, en 1945, elles l’aidèrent financièrement à se reconstruire, et le prièrent de revoir sa copie et d’accorder la citoyenneté aux femmes, ce qu’il fit. » (Christine Delphy)

Enfin on peut souligner que Sarkozy se dit le meilleur ami allié du cheik Zayed, tyran d’un des émirats, celui d’Abu Dhabi : Sarkozy a noué amitié et fraternité avec l’émir, construit une base militaire française provocatrice à 220 kms des côtes iraniennes, vendu le Louvre des sables et la Sorbonne, et il a engagé la France dans une alliance totale ( « si on vous attaque, c’est comme si on nous attaquait »). Cet émirat a pourtant un régime similaire sinon pire que celui des talibans afghans vis à vis des femmes, des immigrés, des travailleurs, c’est une dictature sexiste, raciste, ségrégationniste, esclavagiste, intégriste, sans démocratie, sans élection, sans parti, sans syndicat, sans droits sociaux… Qu’est ce que cela veut dire alors que ce comportement sans principe ici et là ? Sinon que Sarkozy aime les talibans riches tandis qu’il fait la guerre aux talibans pauvres ? En opportunité, Sarkozy fait tuer nos soldats à Kaboul « pour les droits des femmes et des petites filles » , mais envoie Fillon à Riad, en Arabie saoudite, là ou les femmes n’ont même pas le droit de conduire une voiture… Sarkozy au fond se moque des droits des femmes, ce n’est que du vent pour maquiller son suivisme à l’égard de l’OTAN.

S’il y a un avenir pour la libération des femmes afghanes, il commencera le jour, ou, le dernier soldat de l’OTAN sera parti. Elles ont même intérêt à prendre un rôle le plus actif dans la libération de leur pays contre les occupants. Elles auront d’autant plus de forces accumulées pour se libérer de la dictature talibane ultérieure.

3. On entend aussi des énormités dans la presse française sur le fait qu’on « défendrait la civilisation » là-bas.

Civilisation contre civilisation, celle qui envahit n’est pas forcément la plus avancée. Invasions et bombardements ne semblent pas, historiquement avoir fait leurs preuves pour « civiliser », éduquer et émanciper. La démocratie ne s’importe pas à la force des baïonnettes et des « drones ».

Lorsqu’est tué le 74e militaire français le 14 août 2011, Sarkozy fait encore savoir que « la France reste déterminée à continuer d’oeuvrer pour rétablir paix et stabilité dans ce pays et contribuer à son développement ».

Si l’OTAN, et les troupes françaises qui lui sont incorporées, aidaient vraiment le peuple afghan « à se développer » cela se saurait, et ils auraient progressé depuis dix ans, vu les énormes moyens investis. Une petite partie de ces moyens auraient pu servir à construire une voie ferrée ou à l’irrigation. Mais 150 ans après les premières invasions coloniales, britanniques, russes, américaines, il n’y a toujours pas de train (et pourtant même Marx et Engels pensaient que les Britanniques allaient construire des voies ferrées !).

Le pays contient en son centre un massif montagneux qui culmine à plus de 7 500 mètres d’altitude appelé Hindou-Kouch, le Piémont (géographie) de l’Himalaya. Ce massif contient des milliers de milliards de mètres cubes d’eau gelée en neiges éternelles. Plus d’une demi-douzaine de fleuves y prennent leur source. Les problèmes de sécheresse et les difficultés de l’agriculture sont essentiellement dus à l’absence d’un système d’irrigation efficace. Y a t il des avancées dues aux occupants ? non, plutôt des reculs dus aux guerres.

4. On nous montre parfois quelques hôpitaux et des écoles.

Les écoles ? Les ONG CARE et Oxfam, soulignent que les progrès réalisés concernant l’éducation des filles sont menacés par le désinvestissement du gouvernement afghan et des pays donateurs. Pour les ONG, l’éducation des filles en Afghanistan est l’une des rares bonnes nouvelles de ces neuf dernières années et un enjeu indispensable pour le développement et la stabilité du pays. Certes des ONG font du travail positif à l’abri et malgré la guerre. Mais elles moins d’effectifs et de moyens que les sociétés privées de mercenaires qui, elles, font la guerre (Saladin et Blackwater).

Actuellement, 2,4 millions (sur 15 millions) de jeunes Afghanes sont inscrites à l’école, alors qu’elles n’étaient que 5 000 en 2001, soit 480 fois plus d’inscrites. Bien que ces chiffres soient en progression, les personnes interrogées évoquent la pauvreté comme le premier obstacle à l’éducation des filles et le facteur principal qui pousse de nombreuses jeunes filles à abandonner l’école. Cette raison est suivie de près par les mariages précoces ou forcés et l’insécurité. Celles qui parviennent à rester à l’école reçoivent une formation de mauvaise qualité en raison du manque de qualification des enseignantes, du manque d’écoles pour filles et de leur faible équipement. Seulement 30 % des professeurs sont des femmes et la grande majorité travaille dans les zones urbaines et leur périphérie, avec plus d’un tiers basé à Kaboul, la capitale. En revanche, dans la province très dangereuse de Khost, à la frontière du Pakistan, seulement 3 % des enseignants sont des femmes. Dans la province voisine de Paktika, ce chiffre chute à 1 %. Plus de 40 % des jeunes filles interrogées ont déclaré que leur école ne disposait pas de bâtiment en dur, les cours ayant ainsi lieu en plein air ou dans des structures temporaires. Le rapport révèle également que les jeunes filles issues de zones rurales sont les plus mal loties : moins de 10 % des filles de la province de Balkh ont fréquenté une école équipée d’un bâtiment en dur contre trois quarts des filles vivant à Kaboul. Certaines ont également indiqué devoir marcher plus de 3 heures pour aller à l’école la plus proche. Les ONG préviennent que l’intensification du conflit, qui se propage dans des régions auparavant sécurisées comme le centre, le Nord et l’Ouest du pays, empêche de plus en plus les jeunes filles d’aller à l’école. Plus d’un tiers des personnes interrogées considèrent l’insécurité comme un obstacle majeur. Des écoles, particulièrement des écoles de filles, ont été prises pour cible et de nombreux parents préfèrent garder leurs enfants à la maison, craignant pour leur sécurité. Alors que de nombreux pays de l’OTAN contributeurs de troupes montrent un intérêt presque exclusif pour le transfert des responsabilités de sécurité au gouvernement afghan et le retrait de leurs troupes d’ici à 2014, les ONG se disent profondément préoccupées par la perspective d’une baisse de l’aide en Afghanistan après le départ des forces internationales.

Hôpitaux ? L’Afghanistan souffre d’un taux de mortalité infantile et maternelle parmi les plus élevés au monde. Un enfant sur quatre meurt avant l’âge de cinq ans et, toutes les trente minutes, une Afghane décède des conséquences d’une grossesse. L’espérance de vie moyenne de 42 ans est l’une des plus faibles du monde.

L’intensification des combats a évidemment des répercussions négatives sur la santé publique. Craignant les déplacements en raison de l’absence de sécurité, les mères amènent souvent leurs enfants à l’hôpital trop tard pour qu’ils puissent être soignés, et d’autres sont retenus aux barrages routiers, relève le CICR. » Le résultat est que des enfants meurent du tétanos, de la rougeole et de la tuberculose – que l’on pourrait facilement prévenir par la vaccination – que des femmes meurent en couche et que des hommes par ailleurs en bonne santé succombent à de simples infections »

Selon un rapport des Nations unies portant sur le premier semestre de 2010, le nombre de civils tués a progressé de près d’un tiers par rapport à la période correspondante de 2009. Le nombre de patients traités par l’hôpital Mirwais peut aussi inclure des insurgés et des membres des forces de sécurité afghanes car l’hôpital ne fait pas de distinction lors de l’enregistrement des malades, a précisé Bijan Farnoudi, porte-parole du CICR à Kaboul. Le CICR note par ailleurs que son travail devient de plus en plus compliqué en raison de la présence sur le territoire afghan de groupes armés de plus en plus fragmentés et éparpillés : « Notre principal défi consiste à maintenir l’accès aux régions les plus touchées par les combats, mais l’augmentation du nombre de groupes armés rend cela très difficile pour nous ». Avec un personnel basé en Afghanistan de plus de 1.500 personnes, dont près de 150 étrangers, le CICR fournit une aide humanitaire et inspecte les centres de détention du pays en s’efforçant d’être en contact avec « toutes les parties au conflit ».

Mais 444 milliards ont été dépensés en dix ans pour faire cette guerre : un dixième de ces milliards utilisés pour « aider à la civilisation » auraient changé le pays en profondeur, écoles et hôpitaux ! Cela aurait changé puissamment la condition des enfants et des femmes.

5. Sarkozy nous parle de « pacification » et de « stabilité » voire de « liens à renforcer avec les habitants » que l’OTAN, la « coalition » FIAS, la France chercheraient à « libérer ».

C’est une pure farce, « storystelling ». Qui peut croire cela ?

Les buts de guerre ne visent pas du tout « à aider le peuple afghan à se développer ».

Comment cela pourrait-il se faire avec des camps-casernes géants « bunkerisés » et des soldats harnachés comme des cosmonautes, osant à peine en sortir et avançant précautionneusement anxieux regardant partout d’où les coups peuvent venir ? Aucune zone n’est sure, des « insurgés » peuvent surgir de n’importe ou, il n’y a pas un endroit, pas une route sans crainte de mines, il y a des zones entières dans le sud-est ou les envahisseurs sont chassés et ou les insurgés règnent totalement. L’instrument de guerre principal sont les « drones » ces avions sans humains qui sont dirigés depuis le centre des US. Même au cœur de Kaboul, il y a des attentats meurtriers. Si les troupes de l’OTAN avaient le soutien d’une partie significative des Afghans cela se saurait. Mais ils en sont à craindre que leurs traducteurs et leurs guides ne les trahissent. Parmi les soldats du pays recrutés et formés pour « l’armée afghane », il y en a un sur trois qui désertent avec armes et bagages dés qu’ils en savent assez.

La thèse nouvelle fournie par les militaires et l’Elysée au grand public, en France, en août 2001, à l’occasion du 74e soldat mort est que « les talibans sont affolés » et que, un peu comme une bête qui meurt, ils frappent donc plus durement, de façon désorganisée et quasi suicidaire, ce qui expliquerait le nombre croissant de nos victimes. Alors « quid » des analyses de Washington qui considèrent que « les talibans ont pris le dessus » ?

6. On nous vante aussi, dans le journal du grand marchand d’armes français, le Figaro ou à l’Elysée, la défense de la « démocratie ».

Là, il ne faut pas exagérer dans le mensonge sauf à en glorifier le caractère scandaleux. Ne peuvent y croire que celles et ceux qui le veulent, ne se renseignent pas, ferment les yeux.

Le régime mis en place à Kaboul autour de Hamid Karzaï, l’homme des US, est tellement antidémocratique que le trucage des dernières élections a fait un scandale mondial parmi les principaux occupants de la coalition autour de l’OTAN. La fraude était si ample, si spectaculaire, portant sur des millions de bulletins de vote, que le 2 septembre 2009, les 27 pays ont été obligés de se réunir autour de Kouchner et Mariani, de l’envoyé de l’ONU, un norvégien, Kai Eide, et de l’américain Richard Holbrooke mandaté par Obama, pour, selon Le Monde du 3 octobre, « convenir de poser un voile pudique sur le crédit réel à apporter au scrutin présidentiel » du 20 août précédent.

« Ils doivent composer avec des opinions publiques nationales de plus en plus rétives face au coût humain de cette guerre et à son issue incertaine » alors ils sont passés par-dessus les Afghans, par-dessus la faible participation (combien en vérité ? 10 % de votants ?) et par-dessus les 2500 plaintes pour fraude. En fait, ils se sont moqués de la démocratie, de l’opinion du monde entier et de la réalité sur le terrain : « L’essentiel est que le vote ait eu lieu » avait cyniquement affirmé Kouchner. Hamid Karzaï le candidat américain aurait eu 47,3 % des voix contre 32,6 % à son principal adversaire le docteur Abdullah Abdullah (qui s’est alors retiré). Il a fallu « une altercation » (mot peu pudique pour des diplomates) entre Holbrooke et Karzaï pour qu’il y ait un « second tour » (qui n’eut ensuite pas lieu).

La corruption du gouvernement Hamid Karzaï atteint des sommets. Hamid Karzaï, pachtoune, est l’homme de la RAND Corporation, formé et recruté aux USA, employé du pétrolier UNOCAL lié au vice-président Dick Cheney, dans le but de construire le pipe-line qui doit traverser l’Afghanistan et drainer le pétrole d’Asie mineure. Karzaï avait déjà collaboré et négocié à ce titre avec les talibans lorsque ceux-ci étaient encore alliés des USA. Son frère était le principal trafiquant de drogue du pays.

Quel modèle de démocratie « l’Occident » veut-il offrir ainsi aux Afghans ?

7. Pire : ce qu’offre surtout l’Occident, l’OTAN plus que la civilisation et la démocratie, c’est le développement de la drogue.

L’Afghanistan est devenu le bastion mondial de la production d’opiacé. Selon un rapport canadien, c’est 93 % de l’héroïne consommée dans le monde qui est d’origine afghane. Bien que les objectifs de la mission de la coalition soient « de sécuriser le pays et d’aider à son développement et à sa reconstruction », le seul résultat le plus évident, le plus important c’est le foisonnement du trafic de narcotiques dans le pays… et dans le monde entier ! L’opium à Londres vient d’Afghanistan ! Les US qui prétendent lutter contre la drogue dans le monde ont 150 000 hommes sur place, ils combattent ceux qui avaient éradiqué la drogue et ils … laissent faire aujourd’hui une quasi monoculture du pavot.

L’Office contre la drogue et le crime de Nations unies (UNODC) rappelle que la culture du pavot en Afghanistan n’était pourtant pas un fait historique, mais le résultat d’une série de facteurs sociaux, économiques et militaires développés au cours des trois dernières décennies de guerre. Avant l’invasion soviétique de 1979, la production d’opium se chiffrait à une centaine de tonnes seulement.

Durant la période 1980-1990, les Américains ont, par le biais de la Central Intelligence Agency (CIA), financé le djihad islamique contre les Soviétiques par une aide d’environ 3 milliards de dollars. Cette aide a contribué à l’émergence de groupes fondamentalistes comme celui du seigneur de guerre Gulbuddin Hekmatyar. Le spécialiste John Cooley révèle que « la CIA et ses alliés laissèrent prospérer les plus grands empires de la drogue qu’on ait jamais vus [...] la CIA fermait les yeux et l’encourageait [l’afflux de narcotiques] activement ». Ce laxisme a concouru à accroître la production d’opium. En 1990, elle se chiffrait à 1 600 tonnes. La retraite de l’Union soviétique a laissé le pays en proie à une guerre civile entre les différentes ethnies et le commerce de l’opium a servi a nouveau à financer les seigneurs de guerre.

Paradoxalement, ce sont les talibans qui avaient quasi éradiqué la culture du pavot en 2000 !

Mais lorsqu’ils ont été chassés en 2001, la production d’opium est passée de 1 600 à 4 600 tonnes. Aujourd’hui, l’Afghanistan occupé par l’OTAN produit 8 200 tonnes d’opium et c’est devenu une source de revenus pour les insurgés talibans… et pour les corrompus du gouvernement Karzaï. Les paysans s’allient aux trafiquants et aux talibans par souci de survie et de sécurité.

La corruption au sein du gouvernement afghan d’Hamid Karzaï fait rage selon la députée au Parlement afghan, Malalai Joya : « 34 membres du parti d’Hekmatyar siègent au Parlement [et] 70 % des membres du Parlement sont accusés de crimes de guerre [dont] des trafiquants de drogues, des talibans et des tueurs de l’Alliance du Nord ». Le frère Karzaï était un des principaux trafiquants de drogue notoires.

Si les Afghans se tournent vers le pavot, c’est parce que son exploitation est rentable. Par exemple, sa production est 20 fois plus profitable que celle du blé. Pourtant les cultivateurs n’aiment pas nécessairement produire le pavot, car il est interdit par la religion musulmane. S’ils le font, c’est parce qu’ils n’ont pas vraiment le choix.

C’est en créant une solution de remplacement que les cultivateurs délaisseront le pavot. Certains prônent la possibilité de cultiver un pavot médicinal. Toutefois, la demande est plutôt restreinte. La culture de la grenade est une autre idée intéressante, car elle est plus lucrative que celle du pavot. Encore là, si les 193 600 hectares servant à cultiver le pavot se transformaient en champs de grenades, l’offre abondante ferait inévitablement baisser le prix du fruit.

(Toutes les statistiques sur la production d’héroïne, d’opium ou sur la culture du pavot ont été prises dans le document suivant, sauf indication contraire : UNITED NATIONS OFFICE ON DRUGS AND CRIME, Afghanistan Opium Survey 2007 Executive summary, Août 2007, 21 p. Disponible en version PDF à l’adresse : http://www.unodc.org/pdf/research/A.... (consultée le 29 février 2008)

« Les chefs de guerre ont tour à tour collaboré avec les Russes, les talibans, les divers pouvoirs régionaux ou leurs opposants ; tous ont du sang sur les mains. Entre-temps, ce sont le chaos de la mondialisation, la culture du pavot et les liens interethniques revisités qui engendrent argent et pouvoir – l’économie de la drogue représenterait plus de 2 milliards de dollars par an. La population se gausse de la « démocratie » ainsi importée (mardom sâlâri, littéralement l’hégémonie du peuple). L’Afghanistan est, selon la presse, plutôt une « fusilocratie » (tofang sâlâri). » (Farhad Khosrokhavar. Minorité nationale, Guerre d’Afghanistan 2001 Afghanistan, États-Unis (affaires extérieures), Iran, Pakistan)

8. L’économie afghane a t elle été stimulée et développée depuis 2001 ?

Non bien sûr, c’est un désastre

Le pays est exsangue : outre les décès, les guerres ont depuis 1979 provoqué l’exil de millions d’afghans (nonobstant les déplacés internes), parfois pris en charge par le HCR (Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés), et parfois cantonnés dans une situation d’illégalité. Ainsi, dans les années 1990, plus de 6 millions d’afghans s’étaient exilés, principalement vers l’Iran et le Pakistan. Début 2001, 2,5 millions d’entre eux se trouvait dans ces deux pays, répartis dans plusieurs centaines de camps de réfugiés. Plus d’un million d’afghans s’exilent après les attentats de septembre et le début de la guerre, la sécheresse s’ajoutant à ces causes : 2 millions d’afghans ont pourtant regagné le pays en 2002, représentant le plus grand rapatriement de réfugiés depuis les années 1970 mais ces retours ne compensent que partiellement les départs dus à la sécheresse et aux persécutions. Aujourd’hui, les réfugiés afghans sont dans leur ultra majorité répartis en Asie centrale : 1,9 million sont au Pakistan, 935 000 en Iran (en juin 2009, d’autres sont en Turquie, etc.

Dans ces conditions, l’agriculture a reculé et l’exploitation des minerais de fer n’est pas à l’ordre du jour, alors qu’elle représente un immense potentiel pour le pays.

L’Afghanistan contient quasiment toutes les sortes de pierres précieuses, parmi lesquelles on peut citer l’émeraude, le rubis, le saphir. Le pays a même donné son nom à une pierre : l’afghanite. Mais l’exploitation est un trafic qui sert aux seigneurs de la guerre.

Le pays possède d’importants gisements de gaz naturel dont l’exploitation avait commencé il y a plus de 60 ans. Dans les années 1980, les réserves étaient estimées par la Banque mondiale à 140 milliards de m³. Des études préliminaires réalisées au début du XXIe siècle montrent que ces évaluations ont été sous-estimées d’au moins 18 fois, les réserves réelles seraient donc plus près de 2 520 milliards de m³. D’autres experts pensent qu’elles sont encore plus vastes puisque les estimations ne concernaient que le nord et l’Ouest mais certaines poches ont été découvertes dans le Sud et l’Est.

Les réserves de pétrole seraient 90 fois plus grandes que ce que pensaient les Soviétiques dans les années 1980. Aujourd’hui, des compagnies pétrolières comme Unocal, Texaco, BP et Total se sont installés à Kaboul pour remporter des appels d’offres du gouvernement.

C’est là que gît le principal intérêt à faire tuer tant d’hommes et à dépenser tant de centaines de milliards de dollars pour une guerre d’occupation perdue d’avance.

L’Afghanistan n’est pas seulement un territoire aux sous-sols potentiellement riches en hydrocarbures, c’est un carrefour décisif pour l’accès aux ressources de l’Asie centrale, évitant l’Iran et les troubles du Caucase.

La guerre actuelle ne se prolonge, ni pour les femmes ni pour la démocratie, ni pour la civilisation, ni d’ailleurs contre les Talibans avec lesquels des négociations ont commencé, mais dans le but d’établir le meilleur rapport de force militaire possible afin de contrôler ultérieurement économiquement la région.

9. Former une armée afghane et une police afghane ?

Ce projet de former une armée et une police afghane est devenu le principal objectif déclaré des occupants dans la perspective de quitter le pays en 2014.

En septembre 2009, la police afghane comptait 84 000 hommes et l’armée nationale afghane, entraînée par l’OTAN, alignait un peu moins de 94 000 hommes En octobre 2010, les effectifs de l’armée afghane sont de 140 000 personnes, En juin 2011, l’armée afghane devait compter 171 600 militaires et ses effectifs pour le futur devraient atteindre 240 000 personnes. En octobre 2010, la police afghane est composée de109 000 policiers et devrait atteindre jusqu’à 240 000 hommes.

C’est un scénario totalement stupide d’envisager une pareille armée et police dans ce pays parmi les plus pauvres du monde. Comment, là où il n’y a rien, pas de train, pas de routes, pas d’hôpitaux ni d’écoles, ni d’industrie autre que le traitement du pavot, la priorité serait-elle donnée à recruter, former, nourrir, payer 400 000 soldats et policiers ? Quels cerveaux aberrants peuvent imaginer un tel désastre ?

Car déjà l’armée et la police afghanes font face à des désertions massives en particulier dans les unités de combat. Le nombre de soldats qui quittent l’armée par désertion ou non réengagement est très important. La situation est même catastrophique puisque sur les 25 000 hommes recrutés de 2003 à 2005, 18 000 ont déserté ! 25 % des effectifs des unités susceptibles d’aller au feu ont du être remplacés en 2009. C’est carrément catastrophique.

Armée et la police doivent faire face, impuissantes, aux infiltrations menées par la guérilla. Par exemple, le 3 novembre 2009, dans le district de Nad-e-Ali, un policier afghan tue cinq soldats britanniques et deux soldats afghans avant de prendre la fuite. Il n’existe bien sûr pas de chiffre précis permettant d’évaluer le niveau d’infiltration des talibans au sein des forces de sécurité afghanes. Mais au total, depuis mars 2009, l’Otan a comptabilisé 17 cas d’attaques commises par des soldats et des policiers afghans. La moitié environ pourrait être attribuée à des agents dormants de l’insurrection. C’est d’autant plus préoccupant que l’Otan est entrée dans la phase dite de transition. Jusqu’à la fin 2014, les armées étrangères vont progressivement se retirer au profit de ces forces afghanes. Pour tenir cet objectif, le gouvernement recrute massivement et limite au minimum, à quelques semaines seulement, les durées de formation. Impossible dans ces conditions de s’assurer qu’une recrue ne fait pas partie de l’insurrection.

Un récent rapport canadien conclut en mots mesurés que tout cela ne se fera pas : « La reconstruction du secteur de la sécurité en Afghanistan demandera encore beaucoup d’efforts et de ressources de la part de la communauté internationale. Effectivement, si ce processus de reconstruction demeure une stratégie de sortie importante pour les troupes de la Coalition, il reste encore beaucoup de progrès à effectuer avant que les institutions afghanes de sécurité soient capables de sécuriser l’ensemble du territoire de façon complètement autonome, c’est-à-dire sans l’assistance de la communauté internationale. »

Alors devant tant d’impasses, pourquoi attendre 2014 ? Il faut partir immédiatement de ce pays. Chaque jour de plus accroît le désastre et ses effets durables.

Toute escalade guerrière supplémentaire nourrit les résistants afghans, et la défaite est au bout de chaque embuscade. Les Afghans sont chez eux, c’est leur terre, leur pays, ils ont le temps pour eux, les armées étrangères d’occupation perdront fatalement.

C’est couru d’avance, cette guerre est perdue. Une leçon historique de plus contre tous les impérialistes guerriers de bonne ou de mauvaise foi, qui sous couvert de « droit d’ingérence », croient exporter la « civilisation » grâce à la force des mercenaires, aux missiles et aux drones.

Il faut partir, vite, tout de suite, sans attendre, sans pertes humaines supplémentaires. Sarkozy n’a aucune raison de faire des morts de plus parmi nos soldats. Il est entièrement responsable des victimes tuées pour rien.

Il faut reprendre la question autrement : utiliser toutes les ressources actuellement gaspillées par la guerre (davantage que tout ce que peut produire l’Afghanistan) pour négocier la suite, économie, échanges, relations commerciales, internationales, etc..

Même du fameux point de vue de la « démocratie » et de la « civilisation », il n’y aura désormais de progrès possible qu’au départ de l’OTAN. Plus l’OTAN reste, plus le mouvement taliban prend de l’ampleur, plus leur pouvoir ultérieur durera… avant d’être remis en cause par les afghans eux mêmes. Et si l’OTAN a une politique sélective de liquidation des « cadres » insurgés avant de partir comme cela est annoncé, le résultat sera encore pire, car il restera les médiocres et les corrompus, ce n’est pas cela qui libérera les femmes et rétablira la démocratie.

Il faut libérer l’Afghanistan tel qu’il est. Vite. Chaque jour, chaque heure de guerre de plus est une année potentielle de plus pour les talibans. Libérez l’Afghanistan vite et tel qu’il est. Une autre histoire commencera dès que le dernier soldat étranger sera évacué. Cette histoire, les Afghans l’écriront eux-mêmes !

Une majorité des Américains, Britanniques et Français sont opposés à cette sale guerre :

52 % des Britanniques sont pour le retrait de leurs troupes d’Afghanistan.

64 % des États-uniens considèrent que cette guerre ne valait pas la peine d’être menée, indique un sondage Washington Post-ABC. « Jamais le soutien (pour la guerre) n’avait été si bas » souligne le Post, qui mène ce sondage depuis 2007.

73 % des Américains interrogés estiment que les États-Unis devraient retirer leurs troupes de combat d’Afghanistan dès cet été. 21 % seulement souhaitent leur maintien.

Barack Obama a engagé depuis le printemps le retrait américain d’Afghanistan et a promis de l’achever en 2014.

Mais ça n’a plus de sens d’attendre.

Dans l’esprit de certains dirigeants américains, ce retrait doit se limiter à un « début », largement symbolique, qui n’empêcherait pas le maintien pour plusieurs années encore, d’une forte présence américaine en Afghanistan. Mais à l’évidence, la majorité du peuple américain attend plus de leur président : un retrait rapide et substantiel….

De 63 % à 74 % selon différents sondages des Français sont opposés à cette guerre. On se demande combien seront favorables à suivre jusqu’au bout en 2014 le calendrier de retrait décidé unilatéralement par les US au risque des soldats supplémentaires tués et blessés manifestement sans motif, sans but.

Sarkozy et son ministre Longuet (« ex » du groupe extrémiste « Occident vaincra ») essaient de renverser l’opinion des 63 % des français opposés à cette guerre. Mais avec quelles arguties dorénavant ? On entend n’importe quoi des soldats tués : « - C’est la guerre, c’est leur métier, c’est un accident du travail, ce sont des héros, des combattants de la liberté, ils faisaient leur devoir… ». Quel devoir ? La télé a fait dire à un jeune parachutiste de Castres qu’il voulait « aller à Kaboul pour s’en faire quelques-uns et venger ses copains ».

Mourir pour Kaboul n’est qu’un immense contresens.

Gérard Filoche


Annexe

Marx et Engels avec 150 ans d’avance

Six textes anticolonialistes de Marx Engels sur l’Afghanistan, l’Inde, la Perse, la Chine ont été réédités en janvier 2001 par « Mille et une nuits » (Ed. Arthéme Fayard, 37 rue du Four, 75006 Paris). Gérard Filoche avait été chargé de rédiger une postface à ces écrits d’une actualité étonnante (peut être encore trouvable sur commande en librairie au prix modeste de 10 F).

Posface

Il n’est pas surprenant qu’un général soviétique, cent cinquante ans après, lisant l’article d’Engels, alors que ses troupes étaient enlisées (entre 1979 et 1989) dans le bourbier afghan, conseille aux autorités américaines, après l’attentat de 2001 à New York, contre les Twin Towers, de ne pas chercher… à occuper le pays ni à conquérir Kaboul.

L’actualité de la « ligne Durand » :

Dans son article paru le 10 août 1857 dans la « Nouvelle encyclopédie américaine », Engels souligne déjà des traits fondamentaux permettant de décrire l’Afghanistan. Ce pays est un « terme purement poétique pour désigner diverses tribus et états, comme s’il s’agissait d’un pays réel. L’état afghan n’existe pas… » juge déjà Marx.

La tribu majoritaire, les pachtouns, (41 % de la population en l’an 2000) a particulièrement été victime de toutes les attaques des puissances qui entourent ou cherchent à occuper, ou à neutraliser son territoire : Marx et Engels montrent l’intérêt qu’avaient les colonisateurs britanniques à dominer l’Afghanistan en tant que « « possession indispensable pour repousser toute force d’invasion venue d’Asie centrale et indispensable contre la Russie » .

La suprématie britannique s’est établie « en opposant Mahométans contre Hindous, tribu contre tribu, caste contre caste »« , et tandis que « tous luttaient contre tous » les soldats et les hommes d’affaires britanniques progressaient. Le plus symbolique de cette politique coloniale de division est sans doute l’existence de la frontière artificielle, ligne droite qui sépare encore l’Afghanistan du Pakistan, et du même coup, divise les pachtounes entre eux : elle s’appelle la « ligne Durand » du nom de l’officier britannique Mortimer Durand qui fut chargé de délimiter, après bien des péripéties, en 1892, l’Empire des Indes de son « garde-frontière », l’Afghanistan. La question pachtoune est depuis, devenue récurrente…

Les méfaits de la colonisation :

Marx décrit le pillage de l’Inde avec les mots qu’aurait aujourd’hui un militant d’Attac contre la mondialisation libérale. Il vante cependant l’apport des chemins de fer, encore une fois, avec un langage étonnant d’actualité. « Le jour n’est pas bien loin ou par une combinaison de chemins de fer et de bateaux à vapeur, la distance entre l’Angleterre et l’Inde, mesurée par le temps, sera réduite à huit jours, et où cette contrée jadis fabuleuse sera pratiquement annexée au monde occidental ». L’avion et l’informatique, en 2001 ont réduit encore les distances… sauf en Afghanistan où il n’y a toujours pas de voies ferrées. Mais, écrit Marx le 22 juillet 1853, tout cela « n’émancipera pas la masse du peuple ni n’améliorera substantiellement sa condition sociale car ceci dépend non seulement du développement des forces productives mais de leur appropriation par le peuple »

De l’arsenic dans la farine du pain des colons :

Comment les Britanniques seront-ils vaincus en 1842 ? « les moyens employés par la nation insurgée ne peuvent être mesuré selon les règles reconnues de conduite d’une guerre régulière ni d’après nul autre étalon abstrait mais d’après le degré de civilisation de la nation insurgée. » Marx décrit alors, non pas la prise d’un avion avec des cutters, ni l’envoi d’anthrax par la poste, mais les chinois qui incorporent de l’arsenic dans la farine du pain de la colonie européenne d’Hongkong, ou embarquent des armes cachées dans les vapeurs de commerce, enlèvent ou séquestrent les passagers européens, « « se mutinent et plutôt que de se rendre, coulent ou périssent dans les flammes » .

« Que peut une armée contre un peuple recourant à des tels moyens de guerre ? Où jusqu’à quel point, peut-elle pénétrer en pays ennemi et comment s’y maintenir ? »

Engels écrit un article qui raconte la déroute totale d’une armée de 12 000 soldats anglais et de 40 000 suivants devant Kaboul, Kandahar, et Djalalabad. Alors qu’ils pensaient avoir accompli la conquête du territoire afghan et avoir poussé les armées afghanes à la déroute, les troupes anglo-indiennes ont vu se dresser contre eux, le 2 novembre 1841, les forces insurrectionnelles coalisées de toutes les tribus et clans afghans.

Tous les régiments, toutes les garnisons, tous les soldats de l’empire de l’époque furent alors vaincus, poursuivis, tués, jusqu’à ce que la capitulation soit totale : les Britanniques ne gagnèrent qu’en 1898, lors d’une autre guerre… Avant que ne viennent les Russes de 1979 à 1989 et les Américains en 2001… nouvelle odyssée de l’histoire.

On retiendra en conclusion, une autre phrase étonnante de Marx :

«  Il s’agit de savoir si l’humanité peut accomplir sa destinée sans une révolution fondamentale dans l’état social de l’Asie »

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