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Pourquoi des émeutes à Londres, et pas à Glasgow ?

vendredi 21 octobre 2011 par Philippe Marlière, Maître de conférences en science politique à l’université de Londres

 
Nous reproduisons ici le texte de la rubrique « Internationales » de notre ami Philippe Marlière paru dans le numéro de la revue Démocratie & socialisme n°187 de septembre 2011.

Les premières analyses « à chaud » des émeutes qui sont survenues début août dans diverses villes anglaises proposaient deux pistes convergentes : d’un côté, les réactionnaires n’y ont vu que des « actes nihilistes » d’individus « opportunistes ». C’est la position de David Cameron ou de Tony Blair. Une seconde lecture, « libérale » et « progressiste », s’est penchée sur une génération de jeunes qui exigerait richesse et reconnaissance sans rien contribuer en retour.

Quand la gauche bien-pensante prend peur

Au lendemain de scènes de violence choquantes, les deux camps ont demandé que les fauteurs de troubles soient châtiés de manière exemplaire. La plèbe s’en étant pris à la propriété privée (de familles modestes, par ailleurs), la gauche des beaux quartiers a pris peur, et réclamé l’armée dans les rues de Londres ou l’établissement d’un couvre-feu. Cette gauche-là était prise à son propre piège : n’avait-elle pas martelé depuis des années que le bonheur humain était à la portée de la carte de crédit ? N’avait-elle pas envisagé une « troisième voie » vers un capitalisme douillet et convivial ?

Des tribunaux engorgés travaillant 24 heures sur 24, ont fait comparaître les présumés coupables. Les sentences que d’aucuns n’hésitent pas à qualifier de « politique » ont été effectivement exemplaires : 6 mois de prison ferme pour un jeune sans casier judiciaire qui avait volé deux bouteilles d’eau ; 6 mois de prison ferme pour une femme qui avait reçu d’une amie une paire de shorts volée dans un magasin ; 18 mois de rééducation pour un garçon de 11 ans qui avait volé une poubelle d’une valeur de 55 euros ; 4 ans de prison ferme pour deux jeunes qui avaient appelé sur Facebook au pillage d’un magasin qui n’eut jamais lieu.

Sociétés inégalitaires, sociétés violentes

Les fauteurs de trouble et les casseurs doivent évidemment répondre de leurs actes devant la loi. Mais une fois que l’on a énoncé une telle évidence, en quoi a-t-on fait avancer le débat ? Une certaine sociologie affirme qu’il faut avant tout « dénoncer avant d’expliquer » ces comportements criminels. Ah bon ! Le rôle d’un sociologue ne serait-il pas au contraire de comprendre comment une société moderne a pu en arriver là ?

N’en déplaise aux réactionnaires et aux libéraux effrayés, la carte nationale des émeutiers renvoie à celle de l’anomie socio-économique. Les procès verbaux des tribunaux indiquent que les émeutiers sont dans leur grande majorité des hommes jeunes, dans une situation d’échec scolaire, sans emploi et issus de familles dysfonctionnelles. Des études sociologiques ont démontré que les coupes budgétaires dans les services publics nourrissaient indirectement les comportements antisociaux, dont les émeutes. Ken Clarke, le ministre de l’Intérieur, a beau insister sur le fait que la plupart des émeutiers ont un casier judiciaire, cela n’enlève rien au fait que ces individus sont avant tout le rebut du système éducatif, social et économique britannique.

Il est une question à laquelle les partisans du « tout répressif » ne répondent jamais : comment expliquer que les pays scandinaves soient épargnés par les émeutes ? Pourquoi, inversement, surviennent-elles fréquemment en Angleterre et aux États-Unis ? Chez les premiers règne une culture égalitaire, sont mises en œuvre des politiques de redistribution des richesses et on y trouve des services publics décents. Les seconds sont des pays fondamentalement inégalitaires, qui ont fait le choix du capitalisme sauvage. Il suffit de lire The Spirit Level de Richard Wilkinson et de Kate Pickett (Penguin Books, 2009), tout est là : les sociétés les plus inégalitaires sont aussi celles qui connaissent les taux les plus élevés d’individus obèses, alcooliques, déprimés ou violents. Les États-Unis et la Grande-Bretagne sont les deux pays occidentaux classés en bas de tableau en ce qui concerne le niveau de bien-être de leur population.

Pourquoi pas à Glasgow ?

Mais il est une autre question plus compliquée que l’on ne pose guère et qui pourtant devrait laisser perplexe : pourquoi ces émeutes ont-elles eu lieu dans diverses grandes villes anglaises, et ne se sont pas propagées en Écosse ou aux Pays de Galles ? (à l’exception de quelques incidents mineurs à Cardiff) Pour avoir relevé le fait, Alex Salmond, premier ministre écossais, s’est fait réprimander par le monde politique et médiatique londonien. Il existe à Glasgow ou à Cardiff des poches de misère qui n’ont d’égales que celles de Londres. Et pourtant dans ces villes, point de trace d’émeutes, ni aujourd’hui, ni hier. Il faut donc recourir à d’autres facteurs explicatifs pour tenter d’y voir clair.

Grosso modo, les Écossais et les Gallois estiment que le pillage et la destruction de biens publics sont des pratiques… anglaises ; cela n’appartient pas à leur culture, à leur manière de vivre leur citoyenneté. Il règne en Écosse et au Pays de Galle, une atmosphère égalitaire, « sociale-démocrate », de respect des services publics, qui a largement disparu en Angleterre depuis les années 70. Les Écossais sont gouvernés par le SNP, un parti indépendantiste qui a mis en œuvre des politiques welfaristes auxquelles le New Labour a tourné le dos. En dépit de sérieux problèmes socio-économiques, il demeure en Écosse et au Pays de Galle des réflexes communautaires (à travers la famille, l’école, les relations de voisinage et d’entraide), absents au sein des populations pauvres en Angleterre.

Le thatchérisme et le blairisme sont des phénomènes anglais. L’Angleterre est le centre politique de l’Union ; le cœur historique de l’Empire. Mais il s’agit de nos jours d’un centre mou, vidé par les lois de la dévolution. Qu’est-ce qu’être Anglais ? Quel contenu donner à la citoyenneté anglaise ? Autant de questions épineuses auxquelles les commentateurs politiques sont incapables d’apporter une réponse claire et précise.

Quels sont les attributs constitutifs d’une manière de vivre « anglaise » ? Ils sont essentiellement économiques : la mise en valeur de la libre entreprise, du marché, de la compétition, des privatisations (des services publics, des écoles). Sous Thatcher et Blair, cela a donné naissance à une promotion exacerbée de l’enrichissement personnel, du consumérisme à tout crin, du culte des individus riches et célèbres. C’est aussi à Londres que se trouvent les deux mamelles du pouvoir : la City et Westminster. Il y a peu, ces deux institutions ont été le lieu de scènes de pillage de deniers publics : des banquiers sauvages ont englouti des fortunes colossales au frais des contribuables sans subir la moindre sanction financière ou pénale, et des députés ont déclaré des notes de frais exorbitantes ou fantaisistes, également payées par les contribuables.

Dans une économie de pillage généralisée, il faudrait donc juger et condamner tous les pilleurs : les petits pilleurs des centres villes, mais aussi les pilleurs moyens du parlement, et les grands pilleurs de la City. Que la justice s’abatte sur tous les pilleurs, à défaut de quoi les villes anglaises connaitront de nouvelles nuits d’émeute.

Philippe Marlière

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