Démocratie & Socialisme
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« Un mathématicien aux prises avec le siécle », Ed. Odile Jacob, 1997

En hommage à Laurent Schwartz

Science et politique

dimanche 30 mars 2003 par Guy Desolre

 
On a consacré beaucoup d’attention aux livres consacrés depuis un an aux Trotskistes en France, beaucoup plus qu’à un ouvrage très dense et très passionnant écrit il y a quelques années par Laurent Schwartz . Ce livre constitue pourtant les mémoires d’un des plus célèbres mathématiciens français et mondiaux qui a également joué un rôle important, sinon de premier plan, dans l’histoire du mouvement Trotskiste français d’avant et pendant la Deuxième Guerre Mondiale et immédiatement après celle-ci et qui n’a jamais cessé son activité politique, anti-colonialiste et internationaliste jusqu’aujourd’hui.

Fils d’un médecin réputé, homme probe qui a lutté contre certaines pratiques corrompues parmi les médecins, Laurent Schwartz est né en 1915 et passa la plus grande partie de sa jeunesse dans la propriété familiale d’Autouillet, à 40 km de Paris, achetée en 1926 par ses parents, qu’il surnomme d’ailleurs « le Jardin d’Eden », où il découvrit la nature et en particulier les papillons, pour lesquels il a toujours conservé une grande passion, presqu’aussi grande que pour les mathématiques.

Le grand mathématicien Jacques Hadamard qui faisait partie de sa famille lui inculqua une vocation dans le cadre de laquelle les mathématiques sont des cathédrales, la valeur religieuse en moins, la logique parfaite en plus et pour laquelle les beaux raisonnements mathématiques sont comparables à des concertos de Bach. Ceci l’a conduit tout naturellement à l’Ecole normale supérieure de la rue d’Ulm dont il décrit la vie de l’époque ainsi que la rencontre de Marie-Hélène, son grand amour qui devint sa camarade de promotion et son épouse. Elle était fille d’un professeur de l’Ecole polytechnique.
Les années d’Ecole normale ont radicalement déterminé l’évolution politique de Laurent Schwartz vers l’extrême gauche. Il pensa d’abord adhérer à la doctrine qui prédisait que le socialisme succéderait inévitablement au capitalisme, presque indépendamment de la volonté des hommes et qui était incarnée par le P.C.F. Mais, en plein front populaire, les procès de Moscou qui évoquaient pour lui l’affaire Dreyfus l’en ont détourné et il adhéra au trotskisme. Il resta trotskiste durant 11 ans tout en formulant des réserves sur diverses questions. Il partagea assez rapidement certaines objections avancées par Victor Serge concernant le stalinisme et la Russie.

Pendant la guerre, il réussit à obtenir un salaire équivalent à celui d’un chercheur grâce au fonds pour l’aide à la recherche scientifique crée par Michelin qui avait été miraculeusement oublié par le « statut des juifs » édicté par le gouvernement du Maréchal Pétain. À Clermont-Ferrand, où se trouvait une partie de l’université de Strasbourg, momentanément en exil, il fit la connaissance du groupe de mathématiciens appelé Bourbaki et passa sa thèse sur les « sommes exponentielles réelles » qui fut publiée en 1943 par la librairie Hermann, dirigée par un … Juif mexicain ! Il devint également « expert » en ravitaillement. Avec les trotskistes de Clermont il distribuait des tracts soigneusement cachés dans un sac surmonté par un livre de mathématiques en allemand, ce qui lui permettait de passer les barrages où les soldats s’exclamaient « Ach, Techniker ». Après l’invasion de la zone libre, il changea son identité et sa signature grâce à quelques toutes petites retouches qui lui ont permis de passer de Laurent Schwartz à Laurent Sélimartin. Il passa la guerre sans être arrêté. Pendant toute la guerre, il resta ignorant de l’existence des chambres à gaz bien qu’il savait naturellement que la déportation des juifs avait pour but de les envoyer à la mort.

En novembre 1944 il devint célèbre par une découverte scientifique soudaine qu’il compare de manière magistrale au phénomène de la percolation qui s’applique à l’eau que l’on verse sur une épaisseur serrée de poudre de café. Le produit de sa percolation cérébrale se dénomme la théorie des distributions.
Après la guerre, il fut calomnié par les journaux communistes, comme l’ont été beaucoup de trotskistes. Le journal communiste de Grenoble ne le désignait que comme « l’Hitlérien Schwartz », et ceci pendant de nombreuses années.
Il prit ses distances avec le trotskisme après avoir fait partie pendant deux ans du Comité central du Parti communiste internationaliste. Les objectifs de ce dernier lui semblaient de plus en plus irréalistes.

Mais ses idées n’ont pas évolué sur deux points : l’internationalisme et l’anticolonialisme. En dépit de ses recherches et de la reconnaissance internationale obtenue en 1950 par la médaille Fields, conférée pour récompenser ses travaux, il continua la lutte pour la réforme de l’Ecole polytechnique et de l’université ainsi que pour l’indépendance de l’Algérie. C’est à lui que revint la présidence du Congrès fondateur du Parti socialiste unifié en 1960. Il subit de la part du Ministre de la Défense, Pierre Messmer, une grave sanction : la révocation de ses fonctions à l’Ecole polytechnique pour avoir signé avec Sartre et Vidal-Naquet la Déclaration des cent-vingt-et-un. Un autre combat engagé déjà à partir de 1946 a été la lutte pour un Vietnam indépendant et, après l’unification, pour la coopération scientifique avec ce pays.

Le dernier combat qui est décrit, après celui en faveur de l’Afghanistan, est celui du Comité des mathématiciens en faveur des scientifiques dissidents emprisonnés dans divers pays où il milite notamment avec Michel Broué. De nombreux scientifiques ont participé à cette action, confirmant ainsi que la découverte mathématique est subversive et toujours prête à renverser les tabous, ainsi que l’écrit l’auteur dans sa conclusion.
Laurent Schwartz a écrit de nombreux livres concernant les mathématiques et la réforme de l’enseignement supérieur, mais le présent ouvrage est le seul qui combine son savoir scientifique et son expérience politique. L’auteur conseille aux lecteurs rétifs aux mathématiques de passer les 15 % de pages contenant des formules mathématiques.

L’auteur du présent compte-rendu conclura de même. Comme enfant, il n’avait aucune connaissance de l’algèbre. En lisant le livre de Jules Verne « De la terre à la lune », il ne buta toutefois pas sur les calculs en algèbre auxquels se livraient les savants et les astronomes. Remplaçant un mot par une interprétation fausse, mais justifiée par son âge de 7 ou 8 ans, il comprit que l’algèbre était la langue des Algériens. Tout compte fait, pas tellement faux quand on se rappelle le rôle des Arabes dans le développement de l’algèbre.
Un livre passionnant à lire, même pour le profane qui sautera quelques pages.

Guy DESOLRE (république sociale européenne, gouverneur adjoint socialiste du Brabant, Belgique)

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