Démocratie & Socialisme
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En hommage à Pierre Broué (II)

samedi 3 septembre 2005 par Pierre Ruscassie, Pierre Timsit

 
A la suite d l’hommage que lui a rendu D&S (voir article précédent ici) nous publions ici les textes de nos camarades Pierre Ruscassie et Pierre Timsit au nom de la revue Démocratie & Socialisme à laquelle il a collaboré.

Un autre important texte de Vincent Présumey à propos de la vie et l’oeuvre de Pierre Broué peut être consulté sur le site de la Lettre de Liaison ici.

Pierre Broué, historien des idées politiques

Pierre Broué était le spécialiste, mondialement incontesté, de l’histoire du mouvement ouvrier international. Son œuvre, immense (voir bibliographie ci-jointe), écrite en un demi-siècle, de 1954 à 2005, en fait le meilleur historien du mouvement communiste (1919-89), de la révolution espagnole (1936-39) et de la révolution allemande (1917-23), parce qu’il était le principal historien du trotskisme.

Son apport est spécifique parce qu’il ne s’arrêtait pas à l’histoire des événements mais écrivait l’histoire des débats, celle des arguments qui avaient dirigé les choix faits par les acteurs de cette histoire et avaient présidé aux leçons qu’ils tiraient et que nous pouvons tirer de leur expérience.

En retraçant les expériences historiques, en relevant les argumentations, en restituant l’histoire démocratique du mouvement ouvrier, Pierre Broué a apporté des matériaux essentiels à la réappropriation de la démocratie, trahie par le stalinisme avec la complicité de tous ceux qui avaient intérêt au maintien du statu quo mondial.

Tous les débats sur les stratégies déjà expérimentées permettent d’enrichir la compréhension des mouvements politiques et sociaux actuels, les mêmes causes tendant à produire les mêmes effets.

La majorité du mouvement ouvrier et d’un mouvement social ou politique a-t-elle toujours les dirigeants qu’elle mérite ? Faut-il identifier cette majorité aux dirigeants qu’elle accepte ? Ou vaut-il mieux fuir le cadre des débats démocratiques quand on s’y trouve durablement minoritaire ? La participation à un cadre unitaire peut-elle sacrifier notre indépendance ? Quel peut être le résultat d’un accord politique qui ne repose pas sur une finalité commune ? Les promesses n’engagent-elles que ceux qui les écoutent ? Quel sens peut prendre, à une échelle de masse, l’appel à voter pour la droite modérée face à la droite extrême ?

Questions quotidiennes qui se posent fréquemment à la gauche, mais ne datent pas d’aujourd’hui : unité ou division de la gauche, souveraineté nationale ou populaire, divergences sur le vote Chirac, divergences sur le référendum du 29 Mai.

Pierre Broué a longtemps appartenu au courant lambertiste du trotskisme. Ce n’est pas son moindre mérite d’avoir su préserver son indépendance d’esprit dans ce cadre organisé plutôt connu pour son sectarisme.

Après en avoir été exclu, il a maintenu les contacts qu’il entretenait dans le monde entier. Il a utilement approuvé et conseillé notre comité de rédaction de l’époque dans son tournant stratégique, son passage de la LCR au PS. Il nous a encouragés à sortir d’un isolement sans risque mais sans perspective, pour prendre place dans un parti où se reflétait partiellement la pluralité de la gauche.

Pour nous, participer à cette pluralité, c’était accepter la pluralité de la gauche, c’était donner à la bataille pour l’union de la gauche, la finalité d’un parti unifié de toute la gauche, rassemblant sociaux-démocrates, communistes, verts, trotskistes et républicains de gauche, sans exclusive. Tous font partie, de plein droit, du mouvement socialiste.

La gauche s’était affaiblie lors de la scission historique de 1919 avec la création de l’Internationale communiste, dont les 21 conditions d’adhésion n’ont servi qu’à diviser le mouvement socialiste. Nous choisissions de faire confiance au débat d’idées et à la force de conviction de nos arguments, parce qu’ils répondent aux attentes communes à tout le peuple de gauche. Et ses plus proches amis aussi. Pierre Broué nous avait encouragés à être cohérents avec les leçons que nous tirions de l’histoire du mouvement ouvrier international mais, pour sa part, il n’adhéra pas au PS.

Pierre Ruscassie


Pierre Broué contre le sectarisme

Il est un problème qui attira l’attention de Pierre Broué mais auquel il n’apporta qu’une réponse partielle. C’est celle des « méthodes de fonctionnement » qui ont défiguré et défigurent certains groupes trotskistes.

Ceux-ci se sont, pourtant, constitués contre les « méthodes staliniennes » (davantage, même, que contre la politique stalinienne) mais, en leur sein et entre eux, à la faible échelle de leurs moyens, ils les ont souvent reproduites en « méthodes bureaucratiques », en « méthodes bonapartistes » ou en « méthodes sectaires ».

Pierre Broué les connaissait directement, il y a cédé et il en fut victime, parce qu’elles caractérisent fortement le groupe lambertiste, dont il fut militant durant 35 ans. Il les a reconnues aussi dans d’autres groupes trotskistes, autant aux USA qu’en Amérique latine, en France ou en Grande-Bretagne (les quatre pôles d’implantation du trotskisme). Il ne les a ni ignorées ni cachées ni oubliées.

Ce problème l’a tenaillé durant les 15 dernières années parce qu’il révèle une incohérence profonde dans la constitution de certains groupes trotskistes : exclusions, terrorisme verbal, humiliations, violences physiques, soumission au chef, manœuvres anti-démocratiques... Pour des organisations qui ne sont pas des sectes, parce qu’elles sont ouvertes sur l’extérieur, attentives à la réalité politique, ce fonctionnement de secte est paradoxal. Il n’est pourtant pas exceptionnel : à des degrés divers, il touche plusieurs groupes, surtout les plus petits.

Ce fonctionnement paraît incompréhensible pour des organisations dont le recrutement est filtré par une sélection, par l’adhésion à un programme, à la critique du stalinisme.

Mais, précisément, ces organisations ne sont pas vécues comme pluralistes par leurs militants. Celles qui acceptent en leur sein l’existence de plusieurs courants, donc un certain degré de pluralisme, sont peu ou pas touchées par ce fonctionnement de secte.

Ce qu’il y avait de commun entre les petits groupes trotskistes, les appareils des PC occidentaux (d’avant la chute du mur de Berlin) et les appareils des Etats staliniens, résidait dans le refus du pluralisme. C’est ce sectarisme qui est à la source des multiples scissions qui ont toujours affaibli le mouvement trotskiste et même le mouvement communiste, mais à une autre échelle.

Il est possible que la difficulté éprouvée par Pierre Broué pour dénouer ce paradoxe du crypto-stalinisme d’organisations anti-staliniennes résulte de l’incertitude dans laquelle il était resté à propos du parti dont la gauche a besoin. En 1994, il avait encouragé l’adhésion au PS de la sensibilité « D&S ». Il savait qu’elle ne constituait pas de l’entrisme, que nous n’étions au service d’aucune officine extérieure.

Il savait donc que le motif de notre choix reposait sur notre conception de la démocratie dans la gauche : en allant au bout de la « stratégie de front unique de la gauche », on aboutit à un parti unifié de la gauche, évidemment pluraliste et non défini par un programme a priori, mais dans lequel la démocratie permet de faire triompher un programme de gauche. Selon « D&S », Il n’y a pas de république sociale possible sans démocratie pluraliste dans la gauche.

Mais, Pierre Broué, tout en collaborant à notre mensuel a toujours été évasif sur les raisons qui le retenaient et l’empêchaient de faire lui-même le pas de l’adhésion au PS qu’il nous avait encouragé à faire. Il lui arrivait de critiquer notre « anti-léninisme », c’est-à-dire notre opposition à un parti programmatique, défini par l’adhésion à un programme unique.

En effet, de quel programme la gauche a-t-elle besoin ? Pour trouver la solution du problème, il faut commencer par le poser. Il faut rassembler ceux qui s’identifient aux valeurs de gauche, qui sont concernés par ce programme à élaborer, pour qu’ils le définissent ensemble. Il faut un parti identitaire, accessible à tout électeur ou électrice qui s’identifie à la gauche, pour laisser libre cours à la démocratie. Pourquoi, d’ailleurs, ne pas accepter le pluralisme de la gauche alors que dans la république on l’accepte jusqu’à l’extrême droite incluse ?

La séparation entre la gauche et la droite définit une frontière objective parce qu’elle comprise à une échelle de masse. Si, en revanche, pour s’assurer une majorité dans le parti, on décide d’y réduire le pluralisme, alors il n’y a plus de critère objectif pour s’arrêter dans l’éjection des adversaires successifs. Dès qu’en est accepté le principe, l’épuration peut se poursuivre jusqu’à l’obtention de l’obéissance complète. En réduisant le pluralisme on aboutit au monolithisme.

Il n’y a pas de démocratie possible, tant dans le fonctionnement interne... que dans le programme publiquement proposé, sans respect complet du pluralisme : sans respect des autres... et de soi-même. Tel est vraisemblablement le meilleur rempart contre les dérives sectaires... et opportunistes.

Pierre Ruscassie


Pierre Broué, Paul Levi et l’unité de la gauche

La victoire de la révolution soviétique de 1917 suscita une flambée d’enthousiasme et une vague révolutionnaire dans le monde entier. Mais une grande partie de ses admirateurs se précipita dans un triomphalisme gauchiste, peu soucieux des formes démocratiques dont les conséquences néfastes allaient provoquer déceptions et repli bureaucratique.

L’organisation de scissions dans les partis socialistes était la conséquence du choix de créer une nouvelle internationale au lieu de reconstruire la Deuxième. La division de la gauche qui en résulta allait briser les énormes mouvements sociaux et mobilisations politiques qui s’étaient levés.

C’est en décembre 1921 que les dirigeants de l’IC (Internationale communiste) acceptèrent, mais un peu tard, de proposer l’unité de la gauche, démarche unitaire que Staline abandonna de nouveau avant la fin des années vingt. Cinquante années plus tard, dans son ouvrage « Révolution en Allemagne (1917-23) », Pierre Broué montre que les propositions et les arguments formulés par Paul Levi dès 1920 lancèrent un débat qui se conclut par la décision, en décembre 1921, de recourir au « front unique prolétarien » comme moyen tactique, dans certaines circonstances, de conquérir la majorité dans la gauche.

De 1918 à 1921, dans le mouvement communiste naissant, l’évolution des débats alla très vite, mais les réponses que les responsables apportaient étaient toujours insuffisantes. En effet, contrairement à ce que disaient les dirigeants communistes, la social-démocratie n’était pas morte, elle ne pouvait donc pas être supplantée par de nouveaux partis et les partis communistes créés en étaient réduits à la concurrencer dans une gauche divisée.

Les premiers doutes émanèrent de Rosa Luxemburg. Elle était la principale dirigeante de l’aile gauche de la social-démocratie allemande.

Elle avait acclamé la victoire politique des bolcheviks en octobre-novembre 1917. Mais, au nom de la démocratie, elle avait publié une vive critique de la dissolution de la Constituante par les bolcheviks sans qu’ils n’en organisent la réélection, en janvier 1918. Elle y voyait, à juste titre, des prémisses de dérive anti-démocratique.

Elle s’éleva contre la convocation précipitée du 1er congrès de l’IC (Internationale communiste), consciente que la formation de partis communistes était, pour le moins, prématurée et qu’elle revenait, notamment en Allemagne, à renoncer à gagner la confiance de la majorité des salariés. Elle avait déjà obtenu que les communistes allemands (les « spartakistes ») ne se coupent pas de l’aile gauche de la social-démocratie qui avait formé l’USPD (Parti social-démocrate indépendant d’Allemagne), en avril 1917 après son exclusion du SPD.

Exclusion réalisée et scission seulement suspendue montrent que, dans la gauche allemande, personne ne proposait, en 1918, de réaliser l’unité de toute la gauche. Se sentant en sursis, la majorité de la social-démocratie avait d’abord exclu la très forte minorité opposée à la guerre. Plus tard, victimes entre elles du même sectarisme, les minorités seraient tentées de s’autonomiser plutôt que de s’affronter démocratiquement à des majorités plus fragiles qu’elles ne le paraîtraient.

On sent Pierre Broué solidaire avec Rosa Luxemburg, Leo Jogiches, Clara Zetkin, Franz Mehring et le jeune Paul Levi : ceux-cii, au sein même de l’USPD, résistaient à cette pression scissionniste qui provenait du courant spartakiste même qu’ils dirigeaient. Beaucoup de ces sectaires ultra-gauches refusaient de participer aux élections au Reichstag, parce qu’y dominaient les sectaires droitiers du SPD, et de militer dans les syndicats, parce que les droitiers sociaux-démocrates en détenaient la direction.

Néanmoins, les luxemburgistes acceptèrent, en décembre 1918, la création, par le courant spartakiste, du KPD-S (Parti communiste d’Allemagne - spartakiste) alors que la majorité de l’USPD s’y refusait encore. Rosa Luxemburg devait y poursuivre le combat contre les sectaires, hostiles notamment à l’élection d’une Constituante mais, en janvier 1919, Karl Liebknecht et elle furent assassinés par la soldatesque du gouvernement dirigé par l’aile droite de la social-démocratie.

Le combat des luxemburgistes contre le sectarisme, à l’intérieur même du KPD-S, et pour la démocratie n’était pas terminé. Il n’était pas encore un combat pour l’unité de la gauche mais, début mars 1919, ce fut contre l’avis du KPD-S que la conférence socialiste internationale réunie à Moscou se proclama 1er congrès de l’Internationale communiste.

Cette proclamation approfondissait la scission avec les sociaux-démocrates partisans de la Deuxième Internationale mais aussi, en Allemagne, avec l’USPD, la social-démocratie indépendante.

En mars 1919, après l’assassinat de Leo Jogiches, Paul Levi devint le principal dirigeant du KPD-S. C’est avec une sympathie non dissimulée que Pierre Broué décrit son combat pour revenir sur la scission de l’USPD que les spartakistes venaient d’opérer en décembre. Il s’agissait, pour lui, d’éliminer du KPD-S les positions hostiles à la participation aux élections parlementaires, à l’élection d’une Constituante et à la construction des syndicats majoritaires.

Paul Levi était l’avocat de Rosa Luxemburg et la soutenait depuis 1914. Pierre Broué lui consacre deux chapitres et demi. Il en fait, à juste titre, le pivot d’une réorientation de l’Internationale communiste vers l’unité de la gauche qui ne dura que quelques années et qui laissa place à soixante-dix années de division, hormis quelques expériences prometteuses comme l’« Union de la gauche », de 1972 à 1977.

Paul Levi voulait renouer avec l’USPD et constituer une force commune à la gauche du SPD. Mais il ne se posait pas encore la question de rassembler toute la gauche dans un front unique.

Sans prendre le temps de convaincre, Paul Levi poussa, en octobre 1919, l’aile ultra-gauche à la scission en profitant de ses divisions internes. On sent que Pierre Broué n’approuve pas cette impatience.

Mais durant ce temps, l’USPD engrangea les succès. Les dirigeants syndicaux se reconnaissaient de plus en plus en lui.

La tentative de putsch du général Kapp, en mars 1920, allait révéler le piège que représentait pour le SPD le gouvernement de coalition avec la droite.

C’est grâce à la grève générale, appelée par le dirigeant syndical Carl Legien que le putsch échoua. Celui-ci proposa alors un gouvernement d’union de toute la gauche. Or, cette proposition divisa chaque parti concerné, le SPD et le KPD, les deux ailes opposées de la gauche mais aussi l’USPD. Elle n’aboutit donc pas, mais la discussion qu’elle avait suscitée fit son chemin.

Les élections de juin 1920 enregistrèrent une progression de la gauche avec 42 % des voix (ce qui est considérable à une époque où le salariat était très minoritaire) et surtout un bond de l’USPD qui talonnait le SPD (19 % contre 21 %).

Pour Paul Levi, la fusion avec l’USPD, un parti de 800 000 membres, était une nécessité. Les 21 conditions d’adhésion à l’IC adoptées par son 2ème congrès (juillet 1920) ne facilitèrent pas la tâche. Mais les leçons de la tentative de putsch et le prestige de la Révolution d’Octobre l’emportèrent et, au congrès de Halle en octobre 1920, une majorité de 60 % décida l’adhésion à l’IC et la fusion avec le KPD.

Dans le nouveau VKPD (Parti communiste unifié d’Allemagne), les gauchistes étaient désormais isolés. Mais, nous dit Pierre Broué, la différence de point de vue entre Zinoviev, président de l’IC et partisan d’une forte centralisation, et Paul Levi, principal dirigeant communiste allemand et soupçonné d’être un communiste droitier, rendait un conflit inévitable.

En janvier 1921, le VKPD s’engagea dans l’étape suivante. Il publia une « lettre ouverte » qui proposait à toutes les organisations de la gauche (partis et syndicats) d’organiser l’action commune sur des points qui pouvaient faire accord entre eux.

Les dirigeants les plus droitiers comme les plus gauchistes s’y opposèrent. Mais leur base s’en empara, des assemblées générales organisèrent des luttes sociales qui s’opposèrent au gouvernement. Les élections syndicales furent emportées par ceux qui soutenaient cette action.

Le débat partaga l’IC. Zinoviev condamna la « lettre ouverte », Lénine l’approuva. Pour Paul Levi l’objectif était maintenant de faire adopter par l’IC cette stratégie de front unique de la gauche dont la « lettre ouverte » était l’exemple. Mais les sectaires gagnèrent les premières manches.

Leur offensive passa par le congrès du PS italien où Paul Levi était invité en janvier 1921. Face à la 1ère guerre mondiale dans laquelle s’affrontaient les différents impérialismes, le PSI avait refusé de tomber dans le nationalisme : il avait toujours refusé de voter les crédits de guerre, à la différence du reste de la social-démocratie. Il se retrouvait donc naturellement en accord avec l’Internationale communiste. Il décida donc d’y adhérer.

Mais le PSI était attaché à son unité et son énorme majorité (100 000 membres) refusait d’exclure la petite minorité droitière (15 000 membres) qui refusait l’adhésion. Ce fut alors la minorité gauchiste (60 000 membres) qui fit scission et... qui fut reconnue comme section de l’IC ! Cette division de la gauche italienne ne fut pas étrangère à la prise du pouvoir par Mussolini en 1922.

De retour en Allemagne, scandalisé, Paul Levi fit part de son désaccord, mais il fut mis en minorité par le représentant de l’IC et, avec d’autres responsables, démissionna de la direction.

La direction du VKPD fut alors assurée par un courant gauchiste qui encouragea des soulèvements minoritaires connus sous le nom d’« action de mars 21 ». Paul Levi fut atterré. Il en fit une critique publiée aussitôt en brochure et, sous ce prétexte, fut exclu du Parti communiste en avril 21.

Au 3ème congrès de l’IC en juin 1921, Lénine et Trotski entreprirent une longue bataille contre le gauchisme et le putschisme. Et c’est en décembre 1921 que l’exécutif de l’IC adopta les thèses pour le « front unique prolétarien ».

Les luxemburgistes ayant été exclus ou marginalisés, le débat en resta là. Bientôt le pouvoir de Staline enterrerait tout débat.

La possibilité de réunifier la gauche, c’est-à-dire de prendre l’exact contre-pied de la scission qu’avait subi le PSI à son congrès de Livourne en 1921, devait attendre... le XXI° siècle.

Dans son ouvrage sur la révolution allemande, publié en 1972, Pierre Broué est avide de faire la promotion de la stratégie de front unique. En 2000, en écrivant son « Histoire de l’Internationale communiste (1919-1943) », il concentrera dans le front unique les réponses aux questions de stratégie.

Il n’oubliera pas de rappeler que l’unité du front politique va de pair avec sa totale indépendance et opposition envers les forces politiques de droite : il montrera comment après 1934, les adversaires du front unique de la gauche lui opposeront un front politique élargi à la droite modérée (le Parti radical dans la France de 36).

Cette opposition entre la stratégie politique d’unité de la gauche et celle de front dit « républicain », d’alliance avec la droite (étiquetée souvent « centre » pour les besoins de la cause) est en effet, la leçon essentielle, et combien importante, que l’historien marxiste tire de son étude des révolutions et mobilisations politiques (notamment en Allemagne, en France et en Espagne).

Pierre Ruscassie


Pierre Broué et nous

Délicat problème que de tenter « à chaud » , moins d’un mois après sa disparition, d’écrire à propos des liens entre Pierre Broué et nous (la revue Démocratie et Socialisme). Ce que j’écris là a toutes les limites d’une contribution personnelle écrite d’un jet. Nous aurons l’occasion de revenir rendre hommage à Pierre et de réécrire peut-être plus collectivement à ce sujet.

A la mort d’un personnage aussi important, il faut se méfier des panigériques qui dépeindraient le disparu comme un être merveilleux et sans défaut tout comme de ceux qui tentent de s’approprier l’héritage en cherchant à se donner un brevet de disciple fidèle en excommuniant les autres. Après un court passage aux jeunesses communistes pendant l’occupation, Pierre a milité 43 ans de sa vie au sein d’une seule organisation, l’OCI (connue aussi sous d’autre nom PCI, PT ..) dont il a été exclu en 1988 après en avoir été longtemps un dirigeant et surtout » sa conscience morale ».

Pourtant ce qui est essentiel, c’est que Pierre Broué, le militant, l’historien, l’homme a marqué de son empreinte, influencé de nombreux militants, issus de nombreux courants politiques du mouvement ouvrier sur tous les continents. Son œuvre n’appartient à personne, à aucun courant particulier, elle appartient désormais à l’ensemble du mouvement ouvrier.

Ce dont j’ai voulu témoigner dans cet article c’est de l’importance que Pierre Broué à eu pendant plusieurs décennies sur les militants de l’équipe de rédaction de notre revue.

Pierre Broué a beaucoup compté pour la petite équipe qui constitue le comité de rédaction de Démocratie et Socialisme.

En tant qu’historien des révolutions et du mouvement ouvrier du XXème siècle, en tant que militant en tant qu’homme.

La revue « Démocratie et Socialisme » se donne comme projet d’ancrer le Parti Socialiste à Gauche.

Sa fondation en décembre 92 sous le nom de « Démocratie et Révolution » était le fait d’un courant de la LCR qui se battait depuis le début des années 70 contre le gauchisme de la Ligue.

Pour cette « préhistoire » de DS, il faut lire le livre de Gérard Filoche « Mai 68, histoire sans fin ». Toujours est-il que notre bataille mais dans la ligue se nourrissait des lectures des livres de Pierre Broué.

L’ensemble de ses écrits nous a fourni une vision cohérente du monde du XXème siècle qui n’avait rien avoir avec l’historiographie officielle dominée en France à la fois par le Gaullisme et le Stalinisme.

Au travers de ses livres il restitue pieds à pieds la vérité historique et met au grand jour tout ce que cette histoire officielle cherchait à occulter.

Nous nous sommes beaucoup appuyé sur les écrits pour forger nos opinions et arguments sur un certain nombre de questions clef :

Sur le stalinisme :

Nous partagions le point de vue de Pierre (celle de Trotsky d’ailleurs) que la bureaucratie stalinienne n’avait rien d’ouvrier et que contrairement aux analyses d’Ernest Mandel et de la majorité de la Ligue qu’elle n’avait pas une double nature.

Un des premiers actes publics de notre courant dans la Ligue a été la publication et la diffusion par nos soins d’une brochure de Pierre Broué intitulée « Moscou, le putsch du 19 août 1991 »

Cette question était devenue d’une brûlante actualité à la fin des années 80 où nous supportions mal d’appartenir à une organisation qui mettait ses espoirs dans une fraction de la bureaucratie sanguinaire qui régnait à l’est et refusait de voir dans la chute des dictatures staliniennes une avancée dans la marche au socialisme.

« Champagne » crions nous lors de la chute du mur « Alka Seltzer répondait Daniel Bensaïd »

L’histoire des révolutions du XXème siècle si bien décrite par Pierre Broué nous enseignait que les PC n’étaient pas plus à gauche que les PS comme le laissait entendre la majorité de la Ligue qui ne s’intéressait que très peu à ce qui se passait au sein des Partis Socialistes.

Sur le « Front Unique Ouvrier »

Tournant le dos au secteur social démocrate du mouvement ouvrier, la Ligue ne partait pas du salariat tel qu’il était et refusait la plupart du temps la bataille pour l’unité du salariat. Elle tentait de le découper non à l’unifier, reprenant ainsi les tactiques gauchistes, hautaines, sectaires qui avaient tant de fois menée les « révolutionnaires » mais surtout les révolutions dans l’impasse.

Le magnifique bouquin de Pierre Broué sur la révolution allemande constituait pour nous un inépuisable réservoir d’expériences sur les exemples à ne pas suivre. Et comme lui nos sympathies allaient à Paul Lévy dirigeant socialiste puis communiste qui rejoignit la social-démocratie en 22.

Sur la connaissance et le respect des militants d’autres courants du mouvement ouvrier, anarchistes, socialistes, communistes

A la Ligue comme dans chaque chapelle trotskyste, la fierté d’organisation, le sectarisme partidaire se basait sur l’idée du « fil rouge de l’histoire »

Nous pouvions constituer une filiation linéaire qui depuis l’origine du mouvement ouvrier au moment présent séparait « le bon grain de l’ivrée ». Ainsi nous étions ceux qui avions eu raison contre tous les autres depuis 1848. Les scissions étaient toutes justifiées et la polémique avec les autres courants du mouvement ouvrier se basait sur les congrès et résolutions de notre organisation depuis la nuit des temps.

J’exagère sans doute, mais quand même nous avions tendance à prolonger et justifier les divisions passées. Les rares courants qui avaient grâce à nos yeux étaient les révolutionnaires empiriques comme les castristes, ceux qui avient peu de liens avec l’histoire du mouvement ouvrier organisé, ceux qui avaient fait l’impasse de la construction patiente de liens avec le cœur du mouvement ouvrier organisé

Nous mettions en avant ce qui faisait la singularité de l’organisation, ce qui la différenciait des autres.

L’œuvre de Pierre Broué fait revivre la complexité des débats et des actes de militants de toutes tendances au sein des révolutions du siècle dernier.

Il montre comment des courants de gauche issus de Parti Social démocrates (définitivement passés du côté de l’ordre bourgeois selon l’orthodoxie) comme en Allemagne dans les années 20 ou en Espagne dans les années 30 avec Largo Caballero peuvent sous le coup d’évènements extraordinaires emprunter la voie de la conquête des masses exprimer leurs besoins et volontés, alors que des groupes ou partis bardés du programme révolutionnaire se comportent avec sectarisme, mépris et autoritarisme, se mettant en travers de la route de l’émancipation sociale.

Il montre le dévouement de dizaines de milliers de combattants socialistes, anarchistes, poumistes dans la Révolution Espagnole et dressant les portraits attachants de ces combattants qui au-delà des appartenances partisanes dessinent le camp de classe.

94 : nous décidons d’adhérer collectivement au Parti Socialiste

89/94 : années charnières pour une réorientation.

Après 25 ans de batailles idéologiques au sein de la LCR, était venu pour nous le temps de faire le point.
- La chute des régimes staliniens dans la quasi-totalité des pays de l’Est soldait toute une période pour le mouvement ouvrier international.
- Un nouveau cycle s’ouvrait.

En France, la défaite logique de la gauche en 93 après tous les renoncements accumulés depuis le tournant de la rigueur en 83, baptisé par Jospin de parenthèse, posait la question de la réorganisation/refondation politique et programmatique de l’ensemble de la gauche.

Le bilan des organisations trotskystes était désastreux. La LCR était passée de 2000 membres en 81 à 900 et n’avait pesé en rien pour éviter la débâcle de l’ensemble de la gauche.

Elle n’avait tiré aucune leçon en 25 ans de débats acharnés et au Congrès de 94 venait de nous déclarer « hors norme » nouvelle formulation pour nous exclure de fait. L’OCI était passé de 6000 militants à 2000 en abandonnant toute politique de Front Unique (d’unité de la Gauche sur des bases de Gauche) avait expulsé tous ses dirigeants et militants un tant soit peu indépendants dont Pierre Broué en 1988.

LO n’avait pas bougé d’un pouce, carapaçonnée autour de son autoreproduction de « parti » sectefraction.

Nousdécidâmes après un long cheminement de participer à cette refondation/réorganisation en nous mettant au cœur de la gauche : en adhérant collectivement au Parti Socialiste.

Pierre Broué suivait notre évolution avec attention.

Déjàen1978, ce que nous ne savions pas à l’époque en compagnie de Jean Paul Joubert il avait défendu lors d’un congrès de l’OCI l’entrée collective au Parti Socialiste.

Notre stage des Brunels (près de Castelnaudary et de Revel) en Juillet 94 devait décider.

La présence bienveillante de Pierre Broué, ainsi que celle de Luis Favre, ancien trotskyste ami de Pierre, fondateur du PT de Lula et celle de , vieux militant trotskyste, rescapé des camps de Dachau était pour beaucoup de participants un gage, une garanti non pas que nous ne cherchions pas à « aller à la soupe » mais que notre nouvel engagement était dans la continuité de tous nos combats : doter le salariat des outils de son émancipation.

Nous avions compris la vanité des efforts de la construction d’un parti délimité, d’avant-garde autour du programme révolutionnaire et des dangers de le voir se transformer en secte soucieuse de la justification de son existence séparée plus que de se transformer en outil pour l’ensemble du salariat.

Nous options pour la construction d’un parti commun de tout le salariat, intégrant en son sein l’ensemble des courants du mouvement ouvrier.

Nous revenions en quelque sorte à Marx qui dans son Manifeste de 1848 annonçait :

« les communistes ne constituent pas un parti séparé de l’ensemble des autres partis ouvriers ».

Faire ce saut semblait périlleux pour nous, mais la présence de Pierre Broué à nos côtés nous semblait rassurant et c’est avec enthousiasme que nous nous sommes lancés dans cette nouvelle aventure. Nous avions l’impression de passer du monde virtuel au monde réel.

Nous recommencions à respirer loin de l’atmosphère étriquée du petit parti secte fraction que nous quittions.

Nous voulions prendre nos responsabilités dans le monde réel, non pas à l’écart en jouant les pythies et les dénonciateurs des trahisons des autres, mais immergés au sein de la gauche pour convaincre qu’une autre orientation était necessaire pour l’ensemble de la gauche : construire un grand parti unitaire du salariat « aussi fidèle au salariat que Chirac l’était au MEDEF »

A notre conférence de 94 nous avons élu Pierre Broué au comité de rédaction de la revue « Démocratie et Socialisme » et avons décidé de la jumeler avec celle de Pierre « Le Marxisme Aujourd’hui ».

C’est ainsi que notre camarade Jacques Girma édita les 2 revues à un prix imbattable.

C’est ainsi que Pierre Ruscassie entra au comité de rédaction de la revue le Marxisme Aujourd’hui et s’occupa un temps de sa diffusion.

C’est ainsi que Pierre Broué anima une rubrique mensuelle de 2 pages dans la Revue « Démocratie et Socialisme ». Mais Pierre ne nous accompagna pas dans l’adhésion au Parti Socialiste.

Il pensait qu’il avait mieux à faire en continuant son travail d’historien et en animant sa revue « Le Marxisme Aujourd’hui »

Il marquait sa solidarité avec notre projet en contribuant mensuellement à la revue DS jusqu’au n° 73 en Mars 2000 et en continuant à suivre de prés notre travail politique. A partir de 95, après la fusion des amis de DS avec la Gauche Socialiste, DS est devenue le Mensuel de la Gauche Socialiste.

Un différend apparut avec Pierre, qui, en désaccord avec un certain nombre de dirigeants de la GS, voulut que notre revue publie certaines de ses notes où il mettait en cause ces dirigeants sur un ton parfois vif.

Sans désaccord sur le fond avec Pierre nous ne souhaitions pas que la revue devienne un outil de polémique interne à la GS.

Nous préférions défendre en positif l’orientation qui nous semblait la bonne plutôt que de nous en prendre à tel ou tel.

En 2002, hospitalisé pour soigner son cancer, Pierre apprend les appels au vote Chirac contre Le Pen de la part des principaux dirigeants de la GS (Dray, Mélenchon, Lienemann). Il entre dans une colère noire comme lui seul pouvait en avoir et nous reproche de ne pas avoir engagé le combat contre cette position qui fait fi de l’indépendance de classe.

Il est vrai qu’après quelques hésitations, les amis de DS ne s’expriment pas sur ce sujet, jugeant impossible de donner un impact de masse à une position de renvoi dos-à-dos.

Cet article serait incomplet si nous ne faisions pas mention de l’amitié qu’ont nouée un certain nombre d’entre nous avec Pierre Broué.

Au-delà de ses légendaires colères, de son caractère « impossible » qu’évoquent nombre de ses collaborateurs, Pierre était d’une chaleur et d’un rayonnement incomparable.

A l’heure où j’écris ces lignes je ne peux que retrouver les images fugitives du séjour que Pierre fit à Toulouse sur mon invitation dans les derniers jours de la campagne municipale que nous menions derrière François Simon. Il avait à cœur de comprendre. Il voulait rencontrer les militants, socialistes, communistes et surtout ceux des « Motivé(e)s ».

Il allait dans les rues comme un vieux monsieur tranquille et curieux pour interroger (laisser parler) les gens de la rue et essayer de se faire une idée de comment eux percevaient la situation.

Je vois encore ses yeux pétillants de malice et de sympathie lors du « meeting concert » que la liste unitaire organisa au Zénith à Toulouse...

Voilà, adieu Pierre, toi qui a su si profondément nous apprendre les leçons du siècle, imprimer une vision humaine du combat socialiste, tu nous manqueras...

Pierre Timsit

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